Garance Clos-Gauthier est la fondatrice de SororCircles, le premier réseau d’entraide de femmes hypersensibles. Son parcours l’a poussée à fonder cette communauté d’entraide, après des expériences diverses et parfois douloureuses, autant personnelles que professionnelles.

Avec Garance, nous avons parlé du monde du bien-être, de ses défauts, de l’équilibre nécessaire à trouver dans tout, de l’entraide, de la sororité, et du fait qu’on n’est jamais seul.

C’est un portrait très touchant, inspirant et personnel que Garance nous livre, porteur de nombreuses réflexions sur les sujets qui nous intéressent chez New Prana.

Bonne lecture ! 🙂

Bonjour Garance, peux-tu te présenter pour démarrer ?  

Je m’appelle Garance et j’ai fondé SororCircles, le premier réseau d’entraide des femmes hypersensibles. Mon parcours est extrêmement divers et varié, parce que je suis passée par plein de choses avant de fonder ce réseau. J’ai fait des études de communication – je me destinais à devenir journaliste… je n’ai jamais exercé cette profession. J’ai d’abord été assistante éditoriale pour un blog à New York qui publiait des articles sur des bars et restaurants. C’était très chouette comme première expérience de travail, je me suis bien amusée, mais ça n’a pas duré car le rythme était très intense et travailler aux USA est très compliqué, et tu n’as pas beaucoup de vacances. Tous les ingrédients sont réunis pour faire un genre de mini burnout – ce qui a été mon cas. Suite à cela, j’ai pris du temps pour réfléchir en 2012 et je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose de plus accessible pour moi. A ce moment-là j’avais conscience de mon hypersensibilité mais je ne l’écoutais pas, j’essayais plus de la faire disparaitre, de la masquer. Je ne vivais pas bien avec, je voyais davantage comme un handicap. Ma chance a été une rencontre avec une psy géniale, qui me suivait donc pendant toute cette période.

Est-ce qu’aujourd’hui tu relis ton passé à la lumière de la découverte de ton hypersensibilité de manière différente ? Est-ce que tu étais aussi consciente de ton hypersensibilité qu’aujourd’hui ?

Oui, mais je n’en voyais que les mauvais côtés. J’avais aussi des troubles alimentaires – c’est la raison pour laquelle j’avais commencé à aller voir ma psy. J’avais des problèmes d’anorexie, de boulimie, d’hyperphagie, c’était extrêmement compliqué ; j’étais très angoissée, et en fait tout cela venait du fait que j’avais toute cette hypersensibilité et ces émotions mais que je ne les ressentais pas, je les étouffais, donc cela se manifestait par des troubles alimentaires et un burnout.

En thérapie aux États-Unis, j’ai appris petit à petit à prendre conscience que j’étais hypersensible, que cela voulait dire que j’avais des émotions comme tout le monde, mais que je les ressentais puissance mille. Tout était tourné sur le négatif car je ne faisais pas forcément les bons choix, mais en travaillant en thérapie, je pouvais inverser la balance et faire en sorte que ce soit équilibré, c’est ce que j’ai fait.

J’ai fait une thérapie cognitivo-comportementale*, que je recommande à tous de faire, et qui m’a appris à déconstruire les pensées négatives et à les remplacer par des pensées plus constructives associées aux émotions. Cela m’a sauvé la vie et m’a orientée vers le deuxième virage de ma carrière qui a été de devenir prof de yoga. J’ai été prof pendant 3 ans aux USA puis à Paris. Ça a été génial comme expérience, je crois qu’en exerçant ce métier je me suis rapprochée de moi-même et de ce que je fais aujourd’hui ; j’avais énormément de liberté, j’étais en connexion avec moi-même, mes émotions, je me gérais comme il fallait, j’avais peu de soucis par rapport à ça. J’avais encore pas mal de problèmes par rapport à l’hypersensibilité des sensations, au niveau de l’hyperesthésie* par exemple ce souci était exacerbé, j’étais tellement connectée que c’était trop. J’entendais tous les sons, je ressentais tous les trucs et cela me limitait énormément dans ma vie par rapport à ça. Toujours est-il qu’en faisant cette activité, j’ai continué à me former et j’ai eu l’opportunité de partir faire une retraite de méditation. Tout le monde ne connait pas l’histoire, mais je vais te raconter ce qu’il s’est passé. C’était une retraite qui durait 11 jours, en silence, dans laquelle on n’avait pas le droit d’avoir de contact physique ni avec les yeux avec les personnes qui étaient là. Tu devais être centré.e sur toi, tu ne pouvais pas parler, pas regarder les autres, rien faire avec les autres en fait. Et je suis de nature extravertie donc ce n’était pas la meilleure idée que j’ai eue mais j’y suis quand même allée. Et au bout du 7e jour de cette retraite, j’ai commencé à faire des crises d’angoisse, même pire que ça, des attaques de panique ultra hardcore, les unes à la suite des autres. Ça a duré des semaines, des mois puis un an, un an et demi, le délire a duré un an et demi. J’ai dû arrêter ma profession de prof de yoga à ce moment là car c’était impossible de gérer les cours et les attaques de panique. J’ai consulté toutes sortes de psys, médecins, psychiatres pour essayer d’aller mieux… ça a pris presque deux ans et ça a fini par passer. Durant ces deux ans, il a fallu que je m’en sorte, et pour m’en sortir j’ai dû revenir dans ce que je décrirais comme la matière, et reprendre des jobs comme tout le monde, des CDI dans des startups, où c’était OK en quelque sorte. Je n’étais pas ultra heureuse mais pas non plus malheureuse, je vivais sans attaque de panique et j’en étais très contente.

*Pour en savoir plus sur les TCC : https://www.wikiwand.com/fr/Th%C3%A9rapie_cognitivo-comportementale

*L’hyperesthésie est l’exagération physiologique ou pathologique de l’acuité visuelle et de la sensibilité des divers sens : https://www.wikiwand.com/fr/Hyperesth%C3%A9sie

Est-ce que tu peux nous dire un mot sur ce dont tu m’avais parlé à l’époque sur les effets dont on ne parle pas, par rapport au fait d’aller trop loin dans cet univers de retraite spirituelle et des effets que l’on tait souvent car c’est très à la mode et donc un peu tabou ?

J’ai donc eu des effets secondaires extrêmement violents suite à cette expérience, et je ne suis pas la seule.

On n’est jamais seuls, ça aussi c’est vraiment mon auto-slogan !

Dans ma vie quand j’ai eu des coups durs, j’ai cherché des gens qui étaient comme moi et là en l’occurrence, je n’étais vraiment pas seule, il y avait des centaines de personnes comme moi. Il y a même un centre de recherches* qui a été monté aux USA pour étudier ces effets secondaires. Je les ai contactés, et effectivement ils recevaient tous les jours des emails de personnes parties en retraite de méditation qui avaient fait de grosses attaques de panique avec de la dépersonnalisation. Ce phénomène, c’est quand tu as l’impression que tu n’es plus dans ton corps, et c’est extrêmement angoissant. Tu pars alors dans une dépression profonde, sur laquelle tu n’as aucune prise, et il y a des gens qui se suicident malheureusement. Parfois, ça arrive sur le lieu même du centre, parfois en rentrant à la maison. Je comprends cela car j’ai senti toutes ces choses ; c’est extrêmement difficile à combattre, tu as envie de mourir. C’est comme si tu n’existais plus, tu ne ressens plus rien, tu te dis à quoi bon. C’est véritablement horrible, mais ça finit par passer, donc si quelqu’un qui est concerné lit ces lignes, ça finit toujours par passer même si ça prend énormément de temps. Pour certaines personnes, ça prend 5-6 ans, voire même une décennie mais tu t’en sors, c’est comme tout, ça revient à la normale.

*Plusieurs ressources utiles pour en savoir davantage : https://www.cheetahhouse.org/, https://vivo.brown.edu/display/wbritton, https://meditatinginsafety.org.uk/

Tu parlais du besoin de revenir à la matière, dans un rythme de vie plus normal, cela signifiait sans spiritualité ?  

Tu passes d’un mode de vie et de croyance très spirituel à te dire qu’il n’y a rien, que ce que je vois et je touche et c’est tout. Mais ça m’a énormément aidée, j’ai repassé quelques années sans croyance, avec seulement du concret, et j’ai vraiment vécu ma vie en fait, parce que si on s’attache trop au spirituel, on peut passer à coté de ce qu’il se passe véritablement ici maintenant avec les gens en face de toi, avec tes problèmes. Aux USA ils appellent ça le « spiritual bypassing »*, et je pense que je faisais ça, je « bypassais » la vie, sous couvert d’être spirituelle. Aujourd’hui, je dirais qu’il faut trouver le juste milieu.

*Plus d’infos sur le spiritual bypassing : https://www.wikiwand.com/en/Spiritual_bypass

Tu as donc repris ta vie professionnelle avec une approche plus pragmatique. Que s’est-il passé ensuite ?

C’était ok, je n’avais aucune attache à ce que je faisais, plus d’ambition. Je n’ai pas déprimé, mais je ne voulais pas bouger de peur qu’il se passe un truc, donc je n’ai rien fait pendant un temps. Je suis tombée sur une entreprise dans laquelle j’étais avec des collègues super cool, c’était hyper sympa.

Et puis après, ce qu’il s’est passé, ce qui est réellement l’origine de SororCircles, c’est que j’ai fait une mauvaise rencontre à un moment donné. C’était une rencontre amoureuse, et je suis tombée sur quelqu’un (cela arrive à énormément de femmes et d’hommes) qui était très froid, dans le calcul, la manipulation, mais qui à l’extérieur semblait amoureux, gentil et parfait. A l’issue de cette relation, qui n’était pas la première, j’ai vraiment repris conscience de qui j’étais, et mon hypersensibilité est réapparue complètement. Je pense que quand tu travailles, quand tu es dans des milieux de startups, tu es un peu obligée, tu mets ton masque, mais tu ne peux pas vivre au bureau.  Enfin, je n’y crois pas trop. En étant hypersensible, je pleurais tout le temps dans les toilettes… C’est compliqué l’open space. Dès que je m’embrouillais avec un collègue, je pleurais, et tu n’as pas le droit de faire ça, ce n’est pas du tout pro. Je pense que quand tu bosses de manière générale, tu mets un masque, et quand je me suis retrouvée avec cette personne – je ne travaillais plus car j’avais atteint mes limites du travail en entreprise et j’avais arrêté – c’était trop dur pour moi de faire semblant de me conformer à ce monde. J’étais donc à nu, sans le masque. Tout est remonté à la surface (mon hypersensibilité) et j’ai décidé de l’accepter, je me suis dit que j’allais la gérer, que j’allais arrêter de tout faire disparaître, que je vivais avec cela. J’ai surtout compris que la raison pour laquelle j’avais attiré cette personne-là, et de manière générale j’attirais ces personnes-là, et la raison pour laquelle j’avais pété un câble en méditation, et les choix que j’avais faits dans ma vie, ils avaient été probablement faits en raison de cette hypersensibilité, car les émotions chez les hypersensibles prennent énormément de place. Ça nous guide et ça fait qu’on attire telle personne et qu’on va faire tel choix. Et donc cette relation – qui a été un véritable enfer – m’a remotivée et donné l’envie de faire ce que je fais maintenant. Je me suis dit que c’était terminé, que je n’en pouvais plus de mal choisir les gens dans ma vie. J’ai donc décidé de m’entourer de femmes, car je venais de vivre quelque chose de compliqué avec un homme. Il y a autant de femmes qui manipulent et qui sont calculatrices, mais je voulais m’entourer de femmes à ce moment-là, c’était ce dont j’avais besoin. Je voulais avoir mes amies autour de moi, je voulais qu’on se comprenne, et je me suis dit ce serait plus simple si elles étaient hypersensibles, et c’est donc comme cela que j’ai créé SororCircles.

Peux-tu nous raconter comment cela fonctionne aujourd’hui ?  

C’est plein de choses différentes. Ça commence par un compte Instagram sur lequel on a quotidiennement des illustrations qui parlent d’hypersensibilité et des témoignages envoyés par des femmes qui racontent leur vécu d’hypersensibles. Chacune est différente et on a autant d’hypersensibilités que d’hypersensibles, donc j’aime beaucoup montrer ça.  C’est aussi un blog collaboratif sur lequel les hypersensibles m’envoient leurs histoires. Je fais des illustrations et on les publie. On a aussi les rencontres IRL (in real life – dans la vraie vie), où j’ai l’occasion de rencontrer les membres du réseau et que l’on échange toutes ensemble. Le premier évènement a eu lieu à Paris en octobre, le second à Nantes, et ensuite on va aller à Toulouse et Lyon. Et on a le podcast dans lequel je réponds aux questions des hypersensibles. Il va être amélioré au fur et à mesure. J’espère à terme développer le média SororCircles, faire des vidéos, développer la chaîne YouTube, et puis aussi publier peut-être des petits ouvrages en lien avec l’hypersensibilité. J’ai plein d’idées pour développer tout ça ! C’est juste beaucoup de travail car je suis toute seule à gérer tout cela pour le moment.

Du coup tu es indépendante, tu as tes propres horaires, ton propre emploi du temps. A quel moment tu t’es dit que tu étais faite pour être indépendante, entrepreneure, comment c’est venu ?  

La particularité de mon parcours, c’est que j’avais déjà fait entreprise, indépendante, entreprise, donc j’avais connu les différentes possibilités. Je ne sais pas si je suis faite pour être indépendante car c’est très dur – j’ai de grosses difficultés d’organisation – mais ça reste mieux que devoir aller bosser dans des entreprises.

La finalité, c’est la liberté en fait.

De pouvoir produire le contenu que je veux, dire ce que je veux, me lever quand j’ai envie de me lever, faire ce que je veux quand je veux, sans dépendre d’une structure. Je pense que les gens indépendants ont ce besoin d’être libre et je ne pense pas que ce soit fait pour tout le monde.

Et aujourd’hui avec ce rythme tu arrives à prendre soin de toi ?

Alors… ! Ça dépend, mais pas assez. Je vais être honnête, depuis que je suis à mon compte je ne fais plus autant de sport qu’avant alors que j’étais ultra sportive. Je me suis fait mal au genou donc ça compte, mais je n’ai rien fait pour bien le réparer et reprendre plus rapidement. Je me suis quand même remise au yoga ! Je dors beaucoup plus, il m’arrive parfois d’être en pyjama jusqu’à tard (plus tard que toléré !) mais en même temps ce sont des réalités de travailler en free-lance. Et aussi quand tu es hypersensible, tu as besoin de ralentir, de t’écouter et prendre soin de toi. Donc oui et non, il y a certains trucs sur lesquels je ne suis pas au point, je trouve doucement mon rythme.

Qu’est ce qui te manque sinon ?

 Juste ça et bien m’organiser. Il faudrait aussi que je me redonne un coup de fouet sur les relations sociales, car je le fais beaucoup moins. En fait, la réalité c’est que quand tu es en entreprise ta vie est tellement horrible que tu fais tout pour avoir une vie géniale en dehors, tout est bien organisé, tu sors tu as une vie sociale, c’est plus cadré, car tu en as besoin (quand tu n’aimes pas ton job en entreprise). Là, ce que je fais est tellement nourrissant que je n’ai pas envie de faire du sport ni de sortir. C’est bizarre mais ça me nourrit.

Est-ce que tu es passée par des phases de doute, par des moments difficiles ?

J’ai beaucoup douté par le passé, mais là sur ce projet je ne doute pas trop. Je ne sais pas pourquoi. Je n’ai pas une énorme confiance en moi, mais j’y crois énormément.

Qu’est ce qui te fait tenir ?

C’est vraiment l’entourage, c’est la solution à tout dans la vie. C’est aussi une des raisons pour lesquelles j’ai créé SororCircles, c’est pour qu’on puisse bien s’entourer.

Quels conseils donnerais-tu à un.e jeune entrepreneur.e ?

Je dirais que ça va être chaud, compliqué, très difficile, que sa première tentative ne va sûrement pas fonctionner, il va en avoir plusieurs avant d’y arriver mais il va falloir qu’il ou elle se plante plein de fois et persévérer. Moi, je n’en suis pas à mon premier coup d’essai, là ça fonctionne mais toutes les personnes qui ont réussi n’en sont pas à leur premier coup d’essai, elles ont tenté plein de trucs avant, elles ont tenté avant d’arriver à celle qui les fait vivre, donc je dirais qu’il faut qu’ils se lancent et ne se découragent pas.

Comment tu vois évoluer le rapport au travail ?

Moi je suis perchée et extrême mais j’ai l’impression qu’on va tendre de plus en plus vers l’uberisation de la société et dans quelques années les gens seront en freelances et travailleront ponctuellement à droite à gauche. Je pense cependant que le modèle qu’on a actuellement va perdurer. Le freelancing ne sera pas la solution de tous mais on va y tendre, comme une forme d’intérim généralisé.

Pour terminer, toi qui as bien connu le monde du bien-être, comment le vois-tu évoluer ?

 C’est profond comme question. Je n’ai pas une vision optimiste… Le monde du bien-être risque de connaître une transformation qui va le faire ressembler de plus en plus à un objet de consommation. Ça va être monétisé, il va s’éloigner de sa dimension pour aider les autres. Je l’ai vu avec le yoga. C’est cool, mais il faut faire attention aux produits qu’on achète, vers qui on se tourne, vers quelles thérapies, car dès qu’il a de l’argent en jeu, il y a des personnes mal attentionnées.

Et le bien-être au travail ? 

Ça, à mon avis c’est plus positif car on a des coachs qui vont émerger qui vont être spécialisés pour être les porte-paroles de gens comme moi, ou hypersensibles, ou bipolaires, qui ont des différences invisibles, pour les aider à trouver leur place et montrer aux entreprises que ces profils peuvent être ultra côtés. Cela va forcer les entreprises à réaménager leurs locaux et changer leur façon de faire, car plus on aura ces personnes-là en entreprises, plus elles seront reconnues, plus ils seront obligés de le faire.

Merci Garance ! 

Pour découvrir SororCircles, c’est par ici : https://www.sororcircles.club et sur Instagram : https://www.instagram.com/sororcircles/ 

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