Interview de Stéphane Rios, fondateur de Fasterize

Stéphane Rios est le fondateur de Fasterize, service d’accélération des sites web.

Fasterize est ce que l’on appelle une « entreprise libérée », qui propose une nouvelle forme d’organisation et une approche différente du monde du travail. C’est la mise en place et le développement de ce modèle qui motivent chaque jour Stéphane et lui permettent de s’épanouir.

C’est aussi la conviction profonde qu’il a toujours eue en son service qui a donné à Stéphane la ténacité nécessaire pour mener à bien son aventure entrepreneuriale.

Bonne lecture ! 🙂

Bonjour Stéphane, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Stéphane Rios, j’ai 45 ans et quelques, et cela fait plus de 20 ans que je travaille dans l’internet. J’ai fait ma première page HTML en 1994 ! J’ai eu mon premier ordinateur à 10 ans et je suis passionné d’informatique, même si je n’ai pas fait d’études dans ce domaine spécifiquement. J’ai fait « maths sup-maths spé » puis une école d’ingénieur de physique et d’optique, et j’ai un DEA de rayonnement et physique des plasmas. J’ai donc appris à coder tout seul, pas très bien, mais j’ai appris ! Et puis j’ai passé quelques années dans des SSII web puis 10 ans comme CTO* de rueducommerce.com. En 2010 j’ai quitté ce poste pour monter Fasterize, un an plus tard.

*CTO : Chief Technical Officer = Directeur technique

Comment t’est venue l’idée de monter cette entreprise ?

Je suis féru d’efficacité ! Je déteste perdre du temps et ça ne me dérange pas d’attendre, mais j’aime que ça soit efficace. Quand je suis dans un restaurant et que je vois un serveur qui revient les mains vides, ça me perturbe ! Du coup j’ai toujours été obsédé par le poids des pages, par la performance, par le fait d’attendre devant un site – c’était une de mes premières missions chez Rue du Commerce. Efficacité, temps de chargement : cela m’obsédait. Quand j’ai quitté Rue du Commerce, je me suis demandé ce que j’allais faire donc j’ai monté une société de conseil qui faisait de l’audit de web performance, car c’est cela que je savais faire. Mais je me suis rendu compte que faire des audits toute ma vie ne m’éclaterait pas. C’est toujours la même chose : tu prends un site, tu passes un outil dessus, l’outil te dit ce qu’il faut faire et toi tu mets ça dans un document Word, tu tapes 20 pages, puis ça reste sur un coin de table et ça met 2 à 3 ans à être implémenté. Je n’avais pas envie de faire ça. J’avais envie de bien gagner ma vie, mais je savais que ça ne serait pas à travers ça. Je voulais quelque chose qui soit actionnable et qui ait un impact tout de suite donc je me suis qu’il faudrait construire quelque chose qui appliquerait ce que dit l’outil d’audit ! Ce serait comme mettre un consultant dans une boîte noire, qu’on mettrait devant le site et qui appliquerait ce qu’on recommanderait dans l’audit mais automatiquement. C’est comme ça qu’est née Fasterize. C’est comme une petite boîte noire que l’on met devant un site et qui applique tout ce que devrait faire un site web pour être performant.

 Quand tu as eu l’idée de faire ça, est-ce que tu avais déjà eu l’idée de créer ton entreprise ?  

J’avais créé une mini structure de conseil et je m’étais rendu compte que c’était hyper facile de créer une société. J’ai tout fait en ligne ou presque ; c’est quasiment magique en France, on peut rouspéter sur les lourdeurs administratives, mais c’était en 2010 et tu pouvais déjà tout faire en ligne. J’ai trouvé ça pas mal. Je me suis dit que ce n’était pas compliqué, mais je n’avais jamais eu comme objectif précis de monter une société. Je me souviens de mon boss chez Rue du Commerce qui m’avait demandé ce que je voulais faire plus tard et je lui avais dit que je me voyais plutôt comme conseiller du président, toujours dans l’ombre, etc. Je n’avais pas l’idée ni l’envie de monter une société.

Du coup quand tu as eu l’idée, ça a quand même été une évidence de monter la société toi-même ?

C’est cela qui s’est passé : ça s’est imposé. J’avais cette idée – je ne suis pas le seul à l’avoir eue, des gens avaient déjà un peu expérimenté – et je ne me voyais pas faire autre chose. J’avais même trouvé un autre job, de consultant dans une SSII et j’ai fait la comparaison : j’avais un job bien payé devant un ordinateur toute la journée et de l’autre côté je me disais que je ne savais pas ce que ça allait être mais que ça allait être beaucoup plus sympa. En tout cas, je savais que ça allait me motiver. J’ai contacté 2-3 copains en leur parlant de mon idée et en leur demandant ce qu’ils en pensaient, s’ils pensaient que ça avait du sens, ils m’ont dit oui et m’ont même proposé un peu d’argent pour démarrer.

Comment ça s’est développé par la suite pour arriver jusqu’à aujourd’hui ?

A l’époque, quand tu entendais le mot startup, que tu étais nouveau dans ce milieu, tu te disais que c’était facile, qu’il suffisait de faire un Excel, un Business Plan, etc. Tu sais sur Excel c’est facile, tu prends une cellule et puis tu la tires et hop tu trouves 2 millions au bout de 2 ans et tu te dis que c’est génial, que dans 2 ans tu es millionnaire ! Mais ce n’est pas ça qui se passe du tout ! C’est beaucoup moins linéaire ! Ça reste assez plat pendant longtemps, il faut donc se méfier d’Excel.

Au début, je suis donc parti plein d’ambitions, plein de rêves, et puis je me suis rendu compte que ça ne marcherait pas tout à fait comme ce que j’avais imaginé dans Excel pour plein de raisons.

Je suis un « techos » donc je pensais que le produit allait tout de suite bien se vendre parce que l’idée était top et que ça allait se vendre tout seul, mais non, les gens n’achètent pas une technologie, ils achètent parce qu’ils ont une douleur ou parce qu’ils ont besoin de quelque chose mais arriver juste avec une technologie ne suffit pas. Et je l’ai un peu appris à la dure parce qu’on n’a pas eu de commercial pendant longtemps. On a aussi mis beaucoup de temps à démarrer le produit parce que je ne voulais pas reproduire ce que j’avais vécu dans mes expériences précédentes. C’est un point très important : j’ai un peu créé Fasterize à rebours de ce que j’avais connu avant, et à rebours de ce que je voyais autour de moi. Je voyais que les gens souffraient dans leur travail, qu’ils n’étaient pas bien en raison du manque de transparence ou parce qu’ils étaient mis dans des cases par exemple, et je me suis dit que je voulais l’inverse de ça. Ça a mis du temps à décoller parce que je voulais faire quelque chose de super qualitatif et dans mes précédentes expériences, on avait tout fait à l’arrache. Ça marche au début, ça va très vite mais à la fin c’est l’enfer parce que tu es complètement bloqué car tu n’as pas fait de la qualité. Donc on a mis un peu de temps à poser les bonnes fondations.

Vous étiez combien au début ? 

Au tout début, on était deux. J’ai trouvé un cofondateur, Vincent, avec qui ça a tout de suite « fitté ». C’est marrant ces rencontres d’ailleurs, c’est quelqu’un qui nous a mis en relation, on s’est rencontré et pouf ça a marché tout de suite !

Tu voulais un associé à ce moment-là ?

Je ne voulais pas démarrer tout seul car je ne me sentais pas à l’aise d’un point de vue technique, mais je ne cherchais pas un associé à proprement parler, ce n’était pas le but. Il me manquait quelqu’un de technique, donc c’est Vincent qui a assuré le rôle. Il a quitté la société au bout d’un an et demi car ça n’allait pas assez vite à son goût – il avait peut-être un peu raison – et il était jeune à l’époque aussi. On a encore de très bonnes relations, tout va bien. Et c’est quelqu’un à qui Fasterize doit beaucoup dans son ADN. Avant de démarrer Fasterize, j’avais listé un certain nombre de valeurs, et dans ces valeurs il y avait notamment la transparence et le respect des gens. C’est facile de mettre ces valeurs sur le papier, c’est moins facile de les respecter. Respecter les gens, ce n’était pas difficile, mais la transparence et l’honnêteté, ça l’est beaucoup plus. Je trouve que l’on est formatés dans notre éducation et notre vie à ne pas forcément jouer la transparence et pour Vincent, c’était évident dès le départ qu’on ne pouvait pas mentir, sur rien, même des petites choses. Il m’a fait comprendre que la vérité a infiniment plus de poids que les petits arrangements avec elle. Et ça rend les choses infiniment plus simples par la suite. Au début, ça peut être un peu plus compliqué, mais après ça les simplifie énormément. Aujourd’hui, cette transparence est vraiment dans l’ADN de Fasterize. On ne peut pas dire une transparence totale, par rapport à la vie privée, mais tout ce qui concerne l’entreprise est transparent, et quand ça ne l’est pas, c’est l’honnêteté qui la remplace.

Comment ça a commencé à se développer alors ?  

Ça a réellement décollé en 2013, on a eu nos premiers vrais clients, ceux qui payaient ! Car au début, tout ce que tu veux, c’est que quelqu’un utilise ton produit, peu importe s’il paie ou pas. Donc en 2013 ça a réellement démarré, tout doucement avec quelques clients. On a fait beaucoup d’exercices en négatif et à un moment on a recruté la bonne personne qui nous a aidés à bien vendre. Le produit s’est stabilisé et ça a décollé. Depuis 1 an et demi/2 ans, on a fait nos deux premiers exercices positifs. Ça a mis du temps mais aujourd’hui ça marche très bien.

A part le caractère indispensable de la vérité, quelles sont les grandes leçons ou conséquences que tu as apprises ?

Je pense que ce qui est le plus important quand tu lances un projet, quel qu’il soit, c’est la ténacité.

J’aurais pu m’arrêter dix mille fois. Et c’est difficile de faire la part des choses entre ténacité et entêtement. Cela peut être compliqué. Dans mon cas, je connaissais mon marché et mon environnement, j’étais persuadé que ça allait marcher donc même s’il nous est arrivé d’être à la limite de mettre la clé sous la porte, de ne pas pouvoir payer les gens, je restais convaincu que ça allait aboutir. J’ai toujours dit à tout le monde que les moments difficiles étaient temporaires.

Tu as forcément déjà entendu ça : c’est l’histoire du grand 8. Tu le fais en permanence, et même dans la même minute : tu passes d’un client qui te dit que c’est fini à la signature un contrat à 20 000€ par mois !

Il faut juste être prêt à cela et on ne l’est pas, il n’y aucune étude, aucune préparation à ce grand huit. Donc j’ai principalement appris à encaisser.

Qu’est-ce qui te faisait tenir à part cette conviction ?

J’étais en effet convaincu, je savais qu’on avait une super technologie. Et ce qui m’a fait tenir aussi, c’est qu’on a inventé une nouvelle organisation. C’est venu petit à petit, je me suis rendu compte que ce qui m’épanouissait aussi énormément, c’était d’expérimenter la croissance d’une entreprise qui a une organisation différente.

Peux-tu me parler de cette organisation différente ?

On parle beaucoup du buzz word qui est « entreprise libérée », donc on peut être classés là-dedans, mais je me méfie de cela, car c’est comme les gens qui mettent des Post-it au mur et qui disent qu’ils font de « l’agile », juste parce qu’ils ont mis des Post-it au mur ! Certains disent qu’ils sont libérés car ils ont un baby-foot donc je me méfie du terme, mais on est dans cette catégorie.

Cela veut dire que les gens sont libres. Le principe de base, c’est qu’ils sont adultes en dehors du boulot, et quand ils passent la porte ils le restent. Ils sont capables de faire des projets pour acheter une maison, un appart, et en passant la porte de l’entreprise je trouve cela idiot de devoir leur dire ce qu’il faut faire et les contrôler. Ce sont les mêmes et je les traite en adultes, ce qui n’est pas compliqué.

Ça demande un changement auquel les gens ne sont pas toujours habitués. Chez nous, ils sont autonomes, tu ne leur dis pas ce qu’ils doivent faire, tu les laisses s’auto-organiser et ça marche bien. Ce qui frappe les gens, c’est que c’est horaires libres, vacances libres, lieu de travail libre et salaire libre. Tout cela est vrai mais hyper réducteur, ça va au-delà de ça.

Est-ce tout de même toi qui établis une direction stratégique ?

C’est assez global. Je donne une vision en parlant de ce que l’on va construire et en demandant si l’équipe est d’accord. On pourrait me challenger sur les choix et je ne les fais pas seul donc je ne sais pas si je donne une vision, je dirais plutôt qu’on la construit ensemble. Chez Fasterize, chacun prend en charge le sujet qui l’intéresse, et rien n’empêche quelqu’un qui travaille du côté tech de participer à la vision d’ensemble. Les gens sont libres, comme dans la société. Tout comme nous sommes libres de faire ce que l’on veut dans la vie, avec le risque d’être puni par la loi si on fait quelque chose de répréhensible, une forme de pression sociale empêche les gens de faire n’importe quoi au cœur de l’entreprise.

Ce n’est pas l’anarchie, tu es sous le regard des autres, et ce n’est pas la démocratie non plus, pas le consensus. Il n’y a pas de vote à la majorité. On a essayé de faire comme ça au début, je pensais qu’il fallait qu’on soit tous d’accord pour prendre une décision mais ça ne marche pas en fait. Donc on a dû changer de système. C’est celui qui porte le sujet qui prend la décision, ça peut être à l’encontre de la majorité, mais ce n’est pas grave, tant qu’il fait avancer le projet jusqu’au bout. On ne lui en voudra pas s’il se plante une fois. S’il se plante dix fois en n’ayant pas tenu compte de l’avis des autres, là on reviendra vers lui. On a mis en place cette organisation petit à petit, car la liberté s’apprend, on n’est pas nés avec. Mais je voulais ça. En fait, je ne voulais surtout pas d’une organisation pyramidale.

On parlait déjà d’entreprise libérée au moment où tu as démarré ?

En fait on avait commencé à mettre ce système en place et quand j’ai vu un documentaire sur Arte* appelé « Le bonheur au travail », je me suis dit que qu’on faisait ça ! Ça a été la révélation. Puis j’ai eu une seconde révélation avec le livre de Fréderic Laloux*, qui est la bible pour nous. Quand j’ai lu ce livre, ça s’est éclairé. On faisait ça naturellement et de voir qu’en fait de nombreuses entreprises fonctionnaient comme ça, ça faisait du bien de se dire qu’on n’était pas seuls. Et la tendance a pris de l’ampleur depuis tout ça.

*Le bonheur au travail, de Martin Meissonnier, ARTE France : https://boutique.arte.tv/detail/bonheur_travail

*Reinventing Organizations : https://www.diateino.com/fr/106-reinventing-organizations.html

Tu te sens fondateur et pas du tout patron ? Comment te places-tu ?

Fondateur, ce n’est pas un titre, c’est une réalité. Pour l’extérieur, j’ai un titre – CEO* – mais dans les faits, je n’ai pas plus de pouvoir que les autres.

*CEO : Chief Executive Officer, équivalent de PDG

Naturellement, on ne vient pas plus vers toi ?

Si, mais ce n’est pas de la hiérarchie, c’est du leadership. Les gens viennent me voir pour me consulter mais je n’ai pas de veto, je ne dis pas oui ou non ; je donne mon avis, c’est tout. Je suis plus assistant général que directeur général !

Et de façon pragmatique, les gens profitent réellement de cette liberté d’horaires et de lieux ou suivent-ils finalement des horaires classiques du bureau ?

Ils viennent vraiment quand ils veulent. Il y a de la pression sociale, tu t’arranges pour te retrouver au même endroit au même moment, mais la moitié quasiment est en province, donc on a des gens partout. Après bien sûr, le client ne travaille pas à 2h du matin, donc c’est la même logique que la liberté dans la rue : tu es libre de marcher où tu veux mais tu dois marcher sur le passage piéton pour ne pas te faire renverser. Tu es plus ou moins obligé, mais l’idée, c’est qu’on te donne de l’autonomie : chez nous n’importe qui a accès à n’importe quoi, y compris au compte en banque.

Dès l’arrivée dans l’entreprise ?

Oui, tout de suite. Si tu ne mets pas tout sur la table dès le départ, comment veux-tu créer de la confiance ? Cela se crée, c’est compliqué, et ça se détruit vite. Donc dès que je peux le faire, je le fais : je leur dis « vous avez la clé, vous faites ce que vous voulez ».

Ça s’est toujours bien passé ?

Il est arrivé que certains ne s’adaptent pas, mais on n’a jamais eu de profiteurs. Tu sais, c’est comme les systèmes de contrôles, qui sont faits pour les 1% qui fraudent et qui sont imposés aux 99% des gens qui respectent les règles.  Ça ne sert à rien de mettre des systèmes délirants pour ça.

Il est arrivé que l’organisation de l’entreprise ne convienne pas à certaines personnes ?

Oui, par rapport à l’autonomie. La société te vend l’idée que pour réussir dans la vie, il faut un statut, gagner de l’argent et diriger des gens. On t’inculque cette idée jeune, parfois fort, et nous, on ne dit pas cela. On met l’ego de côté, on propose de se réaliser autrement et c’est compliqué quand des gens ont l’habitude d’être chef de projet, ou de suivre un itinéraire tracé de carrière. Ils se demandent comment ils vont évoluer dans l’entreprise, comment les choses vont se passer s’ils ne sont pas managers. Mais en fait il n’y a pas besoin d’être manager, tu peux avoir plus de leadership, avoir de l’expertise, changer de domaine, et ça laisse plus de liberté d’évolution. Chez nous, on ne lie pas le salaire à une évolution qui serait managériale, d’ailleurs les salaires sont libres.

Comment cela fonctionne-t-il ?

On a une feuille Excel partagée, chacun y met son salaire et voilà.

Tout le monde a accès au compte en banque, donc une vision claire de ce que la société gagne. Ils savent ce qu’ils peuvent se permettre de prendre ou pas.

Est-ce qu’il y a des choses que tu aurais aimé faire différemment ?

On avait été éblouis par notre premier commercial car il faisait des choses inédites pour nous, mais finalement pas tant que ça, et pas tant de choses que nous ne savions pas faire nous-mêmes. On s’en est rendu compte avec notre deuxième commercial. Les résultats sont arrivés assez rapidement et on a commencé à voir la différence. Donc si je devais recommencer, je ferais vraiment attention au premier commercial et je l’embaucherais même bien avant que ce qu’on a fait. Aussi, je mettrais plus rapidement le produit dans les mains du client. On n’a pas eu d’interface pour le client et ça a manqué. Avec plus de feedback, on aurait pu apprendre plus vite.

Tu disais que tu avais été confiant et tenace, est-ce que tu as eu des moments de doute ou de stress aussi ?

Toutes les fins de mois jusqu’à il y a quelques mois. Verser des salaires est stressant.

Comment gères-tu cela ?

Je suis stressé mais j’intériorise beaucoup, je ne suis pas insomniaque ou quoi que ce soit.

Le stress me pousse surtout à trouver une solution. Je me dis souvent que quand tu es sous la contrainte, tu trouves les bonnes solutions.

Profites-tu toi aussi de cette grande liberté dont il est question dans ton entreprise ?

Je considère que l’on est dans une nouvelle forme de travail et pour moi, la vie et le travail se mêlent. Je défends les droits des travailleurs, mais il faut suivre le mouvement ; le monde change et il n’y a plus vraiment de frontières entre la vie privée et le travail. C’est un équilibre à trouver, je ne m’interdis pas sous prétexte qu’on est dimanche de regarder mes emails, et inversement, je peux partir en plein milieu de la journée en semaine faire un truc perso si j’en ai besoin.

Et tu le fais vraiment ?

Oui, je le fais mais je suis un couche-tard et lève-tard donc je peux arriver à 11h au boulot mais travailler jusqu’à 2h du matin. Je sais quand je suis le plus productif et c’est à ce moment-là.

Et tu vas quand même physiquement tous les jours au travail ?

Non, j’y vais quand j’ai envie, pour voir les gens avec qui je bosse, c’est sympa. Sauf le vendredi, c’est télétravail pour tout le monde.

Est-ce que tu vois d’autres avantages au fait d’être ton propre patron ?

Ça n’a pas beaucoup d’avantages en fait, car tu penses que tu es plus libre en montant ta boîte, mais c’est faux. Tu es plus libre dans un sens, personne ne te dit ce que tu dois faire, mais tu te mets une pression de fou et tu dois t’assurer de faire marcher cette entreprise. Si j’étais un patron normal, j’aurais plus d’avantages sans doute, mais ici tout le monde fait ce qu’il veut. Donc il y a un avantage à être dans une entreprise libérée mais pas patron d’une entreprise libérée. Enfin si, quand même ! Il y a plein de choses que je ne gère pas qui m’enquiquinent, comme les choses administratives.

Qui le fait ?

Les gens qui ont décidé de le faire ! Par exemple, un de nos premiers salariés s’intéressait de près aux bulletins de paie, c’est donc lui qui avait fini par s’occuper des salaires et les envoyer à l’expert-comptable. C’est comme pour notre projet de déménagement : une personne a décidé de s’en occuper car ça l’intéresse et moi je donne mon avis, je fais une visite si on me le demande, mais ce n’est pas moi qui gère cela.

Qu’est-ce qui te plaît le plus dans cette aventure ?

C’est de construire cette nouvelle organisation. On n’a pas de mode d’emploi, juste quelques lignes directrices ; on teste des trucs, on sait qu’on est face à des défis importants. On est 15 aujourd’hui et ce que je veux, c’est prouver que ça marche à 15, 30 ou 50, et ça me motive. Je veux montrer qu’on est capable d’avoir dans une entreprise, dont le but est de gagner de l’argent, des gens heureux, contents de venir, bien considérés, qui gagnent leur vie. Je leur dis souvent, mon but est que plus personne ne travaille mais que l’on gagne plein de d’argent et que tout soit automatique.

Et sur un coté plus personnel, est-ce que tu prends soin de toi ?

Non, ce n’est pas ma priorité.

Pourquoi ?

Ma priorité est de faire que la boîte fonctionne bien et je ne sais pas comment ça se finira. J’ai vu des intervenants qui parlaient des maladies des chefs d’entreprise et du syndrome des vacances, je sais que ça peut m’arriver mais je profite d’avoir une pêche de malade pour avancer. Je sais néanmoins que je mets quelque chose dans une colonne passif.

Tu prends des vacances, tu fais des pauses alors ?

Je profite oui, mais c’est plus diffus que de travailler comme un acharné puis de prendre des vacances et de couper complètement. Je prends trois semaines pendant les grandes vacances et le reste du temps j’en prends des petites. Ce n’est pas très grave, ça me convient et ça va bien avec mon rythme.

Tu te ménages un peu ?

Je pense que oui : je ne m’exténue pas, mais je ne le fais pas consciemment. Quand j’en ai marre, je ne bosse pas, cela m’arrive.

Qu’est-ce qui te fait du bien ?

Je lis, je joue à des jeux vidéo, je regarde des séries.

Tu prends donc du temps pour toi. Quand tu me dis que tu ne prends pas soin de toi alors, tu entends quoi ?

Je pense à la santé. Je sens que j’ai des soucis, je me suis fait opérer genou par exemple mais s’en occuper voudrait dire aller chez le kiné, bien faire ma rééducation, et je n’ai pas le temps pour ça.

Qu’est ce qui ferait que ça pourrait devenir ta priorité ?

Si j’arrête ou je revends. C’est aussi ma retraite donc j’espère en tirer des sous pour prendre soin de moi à un moment donné.

Nous approchons de la conclusion, quels conseils donnerais-tu à un jeune entrepreneur en devenir ?

Garder son capital de départ le plus possible, donc faire le moins possible appel à des investisseurs, ou en tout cas sans perdre la majorité. C’est hyper important. Au début, tu ne te rends pas compte de la valeur future de ton capital. Il faut bien voir ce que les gens t’apportent et trouver les meilleurs moyens de rester maître à bord.

Ensuite, le second conseil fait écho à la ténacité : il faut se préparer à ce que ce soit dur, il y en a quelques-uns pour qui ça démarre tout de suite mais pour la majorité ça va être long et on doit être préparé au grand huit.

Enfin, le troisième, c’est notre valeur « JFDI » – Just Fucking Do It : il faut faire.

Comment vois-tu évoluer le rapport au travail ?

Il y a l’envie qu’ont les gens de se réaliser au travail, de trouver un équilibre avec leur vie personnelle, de ne plus passer 70h au boulot, de ne plus subir des pressions pas possibles, et d’obtenir de la reconnaissance, de faire des choses importantes.

Si tu prends du recul, Fasterize ne change pas le monde en soi mais vient percuter ces envies. Il y a aussi l’automatisation, l’intelligence artificielle, un changement complet ; je pense qu’il va y avoir une révolution. On n’a pas assez de travail pour tout le monde donc ça ne sert à rien de culpabiliser ceux qui ne travaillent pas, il faut que l’on se dise qu’on va s’occuper de ceux qui n’ont plus d’emploi et être conscients que ça va être de pire en pire. Ça vient percuter les envies des gens mais en même temps ça aide à réaliser que, vraisemblablement, ne travailleront que les gens qui en auront envie et se réaliseront dans un travail sympathique. Les petites tâches vont disparaître donc de fait, il n’y aura plus que des boulots motivants. Ça commence déjà. On voit bien certaines entreprises qui font des pieds et mains pour recruter, et dans les domaines où les travailleurs ont le choix, ils choisissent les entreprises dans lesquels ils seront bien.

Enfin, que penses-tu de la tendance du bien-être et du bien-être au travail en particulier ?

Je me méfie du « bullshit » car souvent, dans ce que je vois, les grandes entreprises parlent de bien-être mais mettent en réalité des pansements sur une jambe de bois. Fondamentalement, elles ne changent pas la raison du mal-être. Ce n’est pas en proposant des cours de yoga qu’on y fait quelque chose. Chez nous, on fait en sorte que les gens se sentent fondamentalement bien dans l’entreprise, donc ils n’ont pas besoin d’artifices. Ici quand quelqu’un va mal on essaie de l’aider, les valeurs sont la bienveillance, la transparence, le JFDI et les valeurs du Lean. Et c’est super important. Faire attention à ce que les gens se sentent bien a changé nos relations et c’est naturel de me préoccuper du bien-être des gens avec qui je travaille. J’ai envie de dire aux entreprises qui mettent simplement une salle de sieste dans leurs locaux mais se fichent un peu des valeurs essentielles : « rendez vos salariés heureux, rendez-les responsables, donnez-leur les manettes ».

Tu penses que tout le monde a envie d’avoir des responsabilités ?

La question est difficile parce que cela pose la question de savoir si c’est inné chez les gens ou pas, de savoir s’il y a un déterminisme qui conditionne le fait d’aimer être responsable ou pas. Moi je pense qu’une toute petite partie de cela est déterministe. La grande partie passe par l’éducation et la culture. Idéalement, dans une société qui prônerait la responsabilisation complète de tout le monde dès le départ, dès l’enfance, je pense que tout le monde serait capable de le faire, que tout le monde se prendrait en main. Aujourd’hui les gens travaillent pour gagner de l’argent et – on parlait des enjeux des nouvelles formes de travail – ce que j’imagine, c’est que les gens qui ont vraiment envie de travailler pour gagner de l’argent se réaliseront et auront envie de le faire, et il n’y aura que des gens qui seront motivés et donc a priori beaucoup plus responsables. Et les autres feront des choses qui les passionneront vraiment et seront peut-être beaucoup plus utiles pour la société. Finalement, ils ne seront pas forcément responsabilisés dans le travail mais dans la société. Ce que je dis est utopique, mais on peut rêver !

Merci Stéphane !

Pour en savoir plus sur Fasterize, c’est par ici : https://www.fasterize.com/fr/ ou par là : https://www.welcometothejungle.co/companies/fasterize

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