Introduction

La question centrale qui m’anime est la suivante : comment réconcilier son soi personnel et son soi professionnel dans le monde du travail ?
J’appelle « soi » et identités la personne que l’on est dans le cadre de notre sphère personnelle et celle dans notre sphère professionnelle.

Grâce à mon expérience d’indépendante, j’ai pu réconcilier mes identités, m’aligner avec mes convictions, mes envies, mes projets professionnels, du moins autant que possible et surtout de plus en plus. En effet, dans le monde des indépendants, on n’est jamais – ou rarement – divisés entre notre identité personnelle et notre identité professionnelle. Nous comprenons la crise de sens traversée par de nombreux travailleurs, nous sommes parfois passés par là. Et nous pouvons voir qu’on avance aujourd’hui vers cette réconciliation dans le monde du salariat. Avec la prise en compte des émotions, des compétences de chacun, avec l’arrivée d’outils de bien-être au travail, on commence enfin à considérer l’individu comme une personne dans son ensemble au sein d’une entreprise.

Mais comment en est-on arrivés à devoir créer ces outils ? A devoir se rendre compte que les travailleurs sont des personnes ?

Et si cette séparation était le résultat de la médicalisation de la naissance ? Et si c’était ce que l’on était en train d’essayer de réparer depuis quelques années avec l’avènement du bien-être au travail ? Et si toutes les tendances que nous voyons éclore et se renforcer étaient une pièce du puzzle pour avancer ? Pour permettre à chacun de retrouver son humanité et son identité holistique au travail.

Pour rappel, holistique vient du grec ancien, ὅλος / hólos signifiant « entier ». Une approche holistique permet d’envisager les sujets dans leur ensemble, comme faisant partie d’un tout. Aujourd’hui, on peut voir des parallèles entre toutes les grandes tendances actuelles : le nouveau rapport au travail, le retour aux médecines naturelles, à la méditation, la montée en puissance du féminisme, l’implication dans la cause écologique. Tout se regroupe pour être la face d’un même objet, pour retrouver une vision holistique de soi et du monde.

Le cheminement de mes réflexions

Lorsque j’ai commencé à travailler, j’ai rapidement senti une tension en moi, entre la personne que je me sentais être dans ma vie intérieure et celle que je donnais à voir dans mon monde professionnel. La question se pose évidemment plus largement dans nos vies : qui est-on vraiment ? Et le sait-on tout simplement ? Ce vaste sujet ne sera pas le mien ici (aujourd’hui !). Cependant, nous avons vraisemblablement tous perçu un jour un décalage entre ce que l’on ressentait et ce que l’on se permettait de ressentir face à une équipe de travail. Si vous connaissez mon parcours, vous savez que le sujet du mélange de la vie personnelle et professionnelle est important pour moi. Si vous ne le connaissez pas, vous pouvez le découvrir ici.

Ces dernières années, par mon expérience d’indépendante, j’ai commencé à me rendre compte que plus j’avançais dans mes projets, plus je me sentais en harmonie avec moi-même. Mes rencontres, mes lectures et tous les débats sur le fameux sujet « du sens » m’ont fait prendre conscience que les tensions d’identité étaient parfois extrêmement violentes dans le monde du salariat – jusqu’à aller à une forme de déshumanisation, alors qu’elles étaient parfois tout simplement inexistantes dans le monde des indépendants.

Le sujet de l’identité m’anime depuis longtemps déjà. En 2009, j’écrivais mon mémoire de Master d’anglais sur « La notion de l’identité dans Middlesex de Jeffrey Eugenides ». J’y développais les thèmes de l’identité historique, culturelle, sociale, sexuelle, et littéraire. Je ne savais pas alors que plus d’une dizaine d’années plus tard, je me replongerais dans mes écrits et chercherais à les développer davantage.

Au fil de mon parcours, je n’ai eu cesse de trouver des parallèles entre le rapport au corps, à la médecine, aux femmes, à la nature, et au travail. En partant de mes expériences personnelles et professionnelles (la frontière est souvent floue pour moi mais j’arrive encore à faire une petite distinction !), j’ai voulu trouver des clés d’exploration pour comprendre comment nous en étions arrivés à de telles tensions dans le monde du travail et dans nos vies intérieures et pourquoi les tendances globales actuelles cherchent à renouer avec des traditions plus instinctives, dans tous les domaines.

Comme je l’évoquais plus haut, j’ai la sensation que tous les sujets sont les faces d’un même objet et que tout ce qui explose se retrouve dans un même espace : bien-être au travail, médecines naturelles, féminisme, écologie, et même nouveau rapport à la spiritualité. J’aimerais essayer de réfléchir à ce qu’il s’est passé pour que nous en arrivions là.

J’ai rencontré il y a quelques mois une jeune femme, Marie, qui souhaitait devenir doula, soit proposer un accompagnement non médical de la grossesse et de l’accouchement aux femmes qui le souhaitent. Notre discussion m’a amenée à réfléchir aux parallèles possibles entre la surmédicalisation de l’accouchement et la déshumanisation au travail. Quelque chose en moi s’est allumé à ce moment-là.

Je m’intéressais déjà de près aux solutions de bien-être au travail qui commençaient à émerger un peu partout et j’étais frappée par leur nécessité et, quelque part, leur ironie.

Au fil de plusieurs lectures, discussions, et recherches, j’ai donc cherché à comprendre les liens qu’il pouvait y avoir entre ces phénomènes. Je m’intéresse depuis plusieurs années maintenant au futur du travail et à la santé holistique. On pourrait croire de premier abord que les thèmes ne sont pas nécessairement liés. J’ai pourtant l’intuition depuis un moment déjà qu’ils le sont.

Lors de cette discussion avec Marie, j’ai senti que je tenais un début d’explication possible, du moins une piste qui méritait d’être explorée.

Il ne s’agit pas ici d’une étude exhaustive, mais d’une sélection de chemins pour comprendre les différents enjeux en action. C’est le prisme de mon expérience que j’utilise et les sources qui sont venues à moi ou que j’ai choisies de découvrir pour raconter cela.

Je suis donc partie du potentiel impact de la surmédicalisation de la naissance sur la déshumanisation au travail aux XXe et XXIe siècles pour arriver à une réflexion sur la place du travail dans nos vies et sur les enjeux qui ont été soulevés par le télétravail et le confinement de mars 2020. J’y ai vu une occasion pour nous aider à définir le nouveau rôle de l’entreprise, dont le monde des freelances et des indépendants est une inspiration pour le monde du travail de demain. Enfin, j’ai voulu faire un parallèle avec les évolutions du rapport à la santé, à la médecine complémentaire, à l’écologie qui nous éclairent pour dessiner le monde que l’on peut espérer pour demain. L’exercice pourra vous paraître inhabituel, je vous invite à jouer le jeu avec moi !

Mon but est de comprendre les enjeux actuels pour avancer, pour trouver des solutions, apporter un éclairage et aller vers une forme d’apaisement. Et, enfin, renouer avec notre humanité de manière globale, et notamment au travail.

La surmédicalisation de la naissance

La Société d’Histoire de la Naissance nous donne une introduction parfaite : « L’histoire de la naissance a longtemps été une histoire immobile : pendant des millénaires, chaque femme accouchait à la maison, dans un espace familier, entourée de compagnes plus ou moins expertes. Deux mutations essentielles, l’une concernant les accompagnants, l’autre le lieu de l’accouchement, vont changer radicalement les conditions de la naissance.

C’est d’abord aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’apparition d’abord timide, puis décidée, des hommes accoucheurs. Au XIXe siècle, les développements de l’obstétrique, de l’anesthésie et de l’hygiène changent les conditions d’accueil dans les hôpitaux et conduisent au XXe siècle au basculement définitif de la majorité des accouchements du domicile vers le milieu hospitalier, qui aboutit à une médicalisation totale de la naissance. »

A l’échelle de l’humanité, ces mutations sont relativement récentes. Elles ont cependant eu un impact considérable sur nos générations et pourraient même modifier la trajectoire de la survie de notre espèce.

On peut associer le tournant dans la naissance à la chasse aux sorcières, comme le rappelle Laetitia Vitaud dans son passionnant livre Du labeur à l’ouvrage :

« Ce sont aussi les savoirs ancestraux qui sont dénigrés et détruits par la chasse aux sorcières. En lieu et place de ces savoirs, l’Etat et l’Eglise imposent à l’époque une connaissance « officielle », enseignée dans de nouvelles universités et qui deviendra l’apanage des hommes. Dans le champ de la santé, c’est à cette époque que naît la médecine moderne, plus masculine et institutionnelle. (…) Les femmes, qui, à la manière des sorcières, continuent de soigner en convoquant des savoirs ancestraux, sont réprimées ».

Spoiler : vous verrez plus loin qu’il y a peu de mystère quant au retour actuel de la figure de la sorcière et celui des médecines naturelles, en particulier un lien renouvelé à l’accouchement.

Au moment de ce changement, on s’est donc concentré uniquement sur le corps. On retrouve la distinction corps/esprit appelée également « L’erreur de Descartes » par le neuropsychologue Antonio Damasio, dont je parle également dans cet article. En ne prenant en compte que le corps, on a mis de côté le bien-être de la parturiente, son confort, ses émotions, et par la suite ceux et celles de son enfant. L’entreprise était sans doute (en partie) noble, mais elle a eu des conséquences significatives sur notre développement.

En médicalisant la naissance, on a mis de côté une partie de notre humanité.

Et – ce n’est pas un hasard – la montée du fordisme coïncide avec le choix massif de l’hôpital comme lieu d’accouchement. La Société d’Histoire de la Naissance nous dit encore : « En France, comme aux Etats-Unis, c’est dans les années 1920-30 que la naissance en milieu médicalisé se répand, surtout dans les grandes villes ». Je vous parlais plus haut de mon mémoire d’anglais, j’y ai retrouvé ce passage évoquant le nouveau travail à la chaîne du grand-père du narrateur à Detroit dans une usine Henry Ford « Un fait historique : les hommes cessèrent d’être humains en 1913 (…). Mais en 1922, c’était encore assez nouveau d’être une machine ». On retrouve bien la montée en puissance de la déshumanisation du travailleur, qui ne se rend pas encore compte des conséquences dramatiques à venir de cette nouvelle façon de vivre, et, en parallèle, de naître. Car le fordisme s’est immiscé jusque dans les salles de naissances (et cela perdure), comme l’écrit Marie-Hélène Lahaye, juriste et féministe spécialiste des questions de la naissance : « A l’hôpital, la prise en charge des accouchements repose sur un système fordiste, industriel, où les femmes sont standardisées, abandonnées à elles-mêmes pendant une grande partie de leur travail, surveillées à distance depuis une salle de contrôle, et où les sages-femmes courent d’une salle d’accouchement à l’autre, en posant des gestes médicaux, eux aussi, standardisés ». Source

En ayant été déplacé à l’hôpital, l’accouchement est devenu un acte médical pur, presque associé à une maladie, et n’est plus un acte d’entraide, d’assistance, de réconfort, de chaleur, de sororité, de communauté féminine. L’espace est froid, blanc, compartimenté, et très masculin. Comme le souligne encore Laetitia Vitaud, on s’est éloigné du soin pour aller vers le savoir. Et on a développé une forme de dépendance au recours à la médecine, et au savoir des hommes qui, comme évoqué plus haut, ont dénigré le savoir et la sagesse des femmes.

Il va de soi qu’il ne s’agit pas de dénigrer les progrès extraordinaires de la médecine et de ne pas célébrer les millions de vies sauvées grâce à ces développements, et l’égalité d’accès aux soins dans les pays proposant une Sécurité Sociale. Les femmes qui accouchaient chez elles étaient bien entourées, mais beaucoup mourraient en couches, et l’hôpital a fini par attirer l’écrasante majorité des femmes car c’était là qu’elles avaient le plus de chances de rester en vie, ainsi que leur bébé. Ce sont d’un côté les conséquences objectives de cette fuite du domicile que nous essayons de mettre en lumière ainsi que les dérives qui ont eu lieu et qui ont mené à de nombreux combats contemporains, comme celui des violences obstétriques, sujet du poignant documentaire d’Ovidie, Tu enfanteras dans la douleur, diffusé sur Arte en 2019.

Tout est toujours une question d’équilibre et aujourd’hui on ne peut pas affirmer que l’une ou l’autre des solutions est parfaite ou épouvantable. Les risques sont différents, et certains arguments en faveur d’un retour à la naissance à domicile sont légitimes. Je vous renvoie par exemple à ce post intéressant de Marie-Hélène Lahaye, sur le rapport aux risques de la mort en couches.

L’enjeu avec les avancées de la médecine, c’est qu’on est allé trop loin dans son utilisation sans remise en question, notamment avec les avancées de la péridurale et de la césarienne.

C’est le coeur du travail passionnant de Michel Odent, chirurgien et obstétricien, pionnier dans son domaine. Il a développé des recherches pour envisager la maternité différemment : « salle de naissance sauvage, pénombre, naissances dans l’eau, liberté de position, “bébé kangourous”, groupes de chant, etc. Ces expériences, conçues à l’origine pour réduire le nombre des césariennes, font de Pithiviers et de Michel Odent les références internationales de tous ceux qui remettent en cause les modalités de l’accouchement dans les pays industrialisés.» Source

Je vous recommande cet interview par exemple dans lequel il parle de son travail.

Ce que Michel Odent défend, c’est un retour à l’instinct humain dans la naissance. Instinct qui a été perdu dans la surmédicalisation de cet événement.

La césarienne, qui est une opération chirurgicale de « sauvetage », et un progrès fantastique d’un point de vue médical, a été trop généralisée et a potentiellement modifié notre évolution. De nombreuses césariennes « de confort » ont été réalisées, comme le déplore l’OMS.

En accouchant de cette façon, et en ayant recours à la fabrication artificielle de l’ocytocine, nous nous déconnectons de l’hormone de l’amour :

« Je serais tenté de dire que ce qui caractérise l’histoire de l’accouchement dans la deuxième moitié du vingtième siècle, c’est la masculinisation de l’environnement. (…) Sans parler de conséquences, on peut dire que ce qui est associé à ce phénomène, ce sont des accouchements de plus en plus difficiles. (…) Dans une période si courte, les femmes ont déjà perdu dans une certaine mesure leur capacité d’accoucher, de même qu’elles ont perdu leur capacité à allaiter. Quand on se sert de moins en moins d’un système physiologique, il s’affaiblit de génération en génération. C’est le cas du système de l’ocytocine. Aujourd’hui pour mettre au monde un bébé, les femmes n’ont plus besoin de secréter leur ocytocine, elles ont une perfusion qui remplace ou elles ont une césarienne. Aujourd’hui, pour ceux qui s’intéressent à l’avenir d’homo sapiens, à l’avenir des gens de notre espèce, je ne vois pas de sujet plus important que cette dégradation possible – pour l’instant il s’agit de quelque chose qu’on soupçonne – des systèmes physiologiques essentiels, comme le système de l’ocytocine, essentiel dans la socialisation, essentiel dans toutes les facettes de la capacité d’aimer. » Source

Si nous perdons notre capacité d’aimer, nous nous réduisons alors à l’état de machine, comme l’avait amorcé le fordisme. Nous sommes donc au coeur de la déshumanisation.

Les évolutions récentes dans le monde de la naissance

Depuis quelques années, on voit apparaître des maisons de naissance et des demandes de naissance à domicile, car les femmes ont envie de se reconnecter à certaines traditions. C’est encore minime, mais grandissant.

« La recherche d’alternatives aux accouchements médicalisés avait déjà abouti en 2016 à l’ouverture de neuf maisons de naissance en France. Ces initiatives encore timides marquent un point de rupture par rapport à l’évolution historique de l’accouchement, qui est allée au fil des années vers plus de médicalisation, de maîtrise du risque et de la douleur.» Source Ces initiatives se poursuivent en 2020. Source.

Ella Mills, entrepreneure et créatrice de la marque Deliciously Ella (qui propose des livres de cuisine vegan, des snacks sains, et a un restaurant à Londres) est une personne très inspirante dans ce domaine. Elle a choisi d’accoucher chez elle et en a parlé ouvertement et sereinement, notamment sur Instagram. Sa communauté était extrêmement intéressée et l’a soutenue dans cette démarche.

Le concept de Gynécée aussi est intéressant : « Le seul cabinet à Paris qui allie le médical au bien-être. Mieux vivre sa grossesse en rencontrant d’autres femmes qui la vivent et en échangeant avec des professionnels qualifiés. »

Ceci reflète bien des tendances éminemment importantes à l’heure actuelle : on souhaite mêler le progrès médical et le soin, dont parle également très bien Laetitia Vitaud dans son livre. Nous y reviendrons plus loin.

On souhaite renouer avec un sens de communauté et d’accompagnement. C’est pourquoi on entend de plus en plus de femmes qui souhaitent être accompagnées par des doulas. C’est aussi pour cela que, au-delà de l’accouchement et de la maternité, les cercles de femmes grandissent un peu partout, on veut se reconnecter les unes aux autres.

Les femmes ont connu une forme de très grande solitude et souhaitent retrouver la solidarité et la communauté d’alors.

Il s’agit aussi de soulever de nombreux tabous entourant la maternité, comme tant de choses qui tournent autour du corps des femmes et que l’on est heureusement en train de déconstruire petit à petit. Le podcast Bliss Stories aborde notamment ces questions. Et on parle de plus en plus librement du sujet des règles, lui aussi encore tabou dans de nombreuses parties du monde et sujet de stigmatisation et rabaissement des femmes. (Le corps des femmes est parfois si problématique que le New York Times en est venu à faire un article sur la digestion et le besoin d’aller aux toilettes des femmes sur leur lieu de travail !)

De plus en plus de pratiques émergent en lien avec les cycles, la gynécologie holistique, le yoga de la fertilité… Il est intéressant de noter que tout se retrouve : tout comme un parallèle a pu être observé entre le fordisme et l’accouchement à l’hôpital, on observe un nouveau parallèle dans entre la réconciliation au travail et un retour aux sources du corps féminin. Les femmes reprennent le pouvoir sur leur corps et sont au cœur de la réconciliation. On peut être optimiste et imaginer que ces changements, couplés aux avancées scientifiques, pourront remettre les choses « dans le bon sens ».

Nous sommes donc en train de prendre grandement conscience de tous ces enjeux. Une forme de réconciliation s’opère dans le champ de la naissance. Alors qu’en est-il du côté du travail ?

A partir du moment où l’accouchement à l’hôpital s’est généralisé, la séparation entre le domicile et l’extérieur s’est posée comme un acquis et nous avons démarré notre vie avec la distinction ancrée qu’il y a la vie à la maison et la vie en dehors. Puisque la médicalisation de la naissance est liée d’une certaine façon à la déshumanisation au travail d’un point de vue historique, on peut ainsi imaginer les répercutions dans ce champ de notre vie. On peut avancer l’hypothèse d’une idée qui se serait installée en nous : nous devons être une personne à la maison et une autre à l’extérieur, en particulier au travail, où les codes sont parfois particuliers et décidés selon des règles différentes de celles de notre domicile. On peut imaginer que cette hypothèse de séparation soit une piste d’explication de la perte de sens au travail et des tensions survenues ces dernières décennies.

L’entrée dans le XXIe siècle : où l’on a réalisé que les travailleurs étaient des personnes

Il semblerait en effet que pendant un moment (assez long !), on ait comme oublié que les salariés étaient des humains, des personnes. Et nombreux sont ceux qui semblent le découvrir tout à coup avec l’arrivée massive depuis quelques années des outils de bien-être au travail, d’articles sur la considération des individus dans le cadre de l’entreprise, d’initiatives pour réfléchir sur l’alignement entre ses valeurs propres et celles de l’entreprise dans laquelle on travaille.

Certains trouvent que les concepts de bien-être au travail sont creux, d’autres – dont, vous l’avez deviné, je fais partie – encouragent ces mouvements.

Toutes les initiatives ne sont toutefois pas clivantes. Il me semble que certaines sont objectivement reconnues comme étant intéressantes. Welcome to the Jungle, par exemple, est venu répondre à un manque : un moyen pour trouver une entreprise en adéquation avec ses aspirations et à qui apporter ses meilleures compétences (hard and soft) en retour, et des références sur le futur du travail (et aujourd’hui encore des moyens de créer du lien au sein d’une entreprise avec leur intranet Welcome Home et une source d’inspiration permanente avec Welcome Originals). Sur leur site, on peut donc aujourd’hui découvrir les offres d’emploi, la « tribu » qui nous correspondrait le mieux, et explorer toutes les facettes de la vie au travail – Laetitia Vitaud y est d’ailleurs rédactrice en chef du média « entreprises ». En quelques années, Welcome to the Jungle est devenu une référence pour ces sujets avec pour objectif de développer « des produits qui transforment l’expérience candidat et collaborateur, avec l’objectif de rendre la relation entreprise / individu plus humaine. »

Du côté des Etats-Unis, Ariana Huffington est devenue une figure passionnante des sujets du bien-être au travail et du développement personnel et professionnel. Dans l’article que j’avais consacré à son livre Thrive, je revenais sur les 4 piliers sur lesquels repose l’épanouissement selon elle : le bien-être, la sagesse, l’émerveillement, et la générosité. C’est en partie l’éloignement de ces piliers qui a créé l’« épidémie » de stress et de burn-outs que nous connaissons depuis plusieurs années. C’est aussi le fait de faire un travail dénué de sens, comme l’a théorisé David Graeber, avec ses « bullshit jobs » désormais devenus célèbres. Source

Dans la lignée de son livre, Ariana Huffington a ainsi lancé son entreprise Thrive Global qui propose d’aider les entreprises et leurs collaborateurs à mettre en place des habitudes pour améliorer leur résilience mentale, leur santé et leur productivité. Car c’est par une approche globale, mise de côté depuis trop longtemps dans le monde occidental, que l’épanouissement et l’équilibre pourront arriver.

Thrive Global
Thrive Global

Pourquoi est-ce que cela apparaît comme une révélation que pour être bien – et par conséquent performant et donc un atout pour l’entreprise – il faut prendre soin de soi globalement ? Ce qui me paraît encore plus fou c’est que certains ne sont pas encore convaincus.

Depuis 2019, une de mes activités est de travailler pour la happytech, une association de startups qui ont créé des outils digitaux de bien-être au travail. Ces outils font partie de ceux qui sont parfois clivants car mal compris et souvent réduits à l’image superficielle qui en est donnée ici et là. Qui n’a pas entendu mille fois les railleries au sujet d’un babyfoot ou d’un Chief Happiness Officer ? Il est facile de faire des caricatures quand on connaît mal ce dont il s’agit vraiment et de tout mettre dans le même panier. Ces entreprises sont pourtant portées par des entrepreneurs convaincus et voulant apporter de réelles solutions au monde du travail qui en a besoin. Je comprends l’ironie du concept aux yeux de certains : on en est arrivés à devoir trouver des solutions pour sortir les travailleurs du stress extrême dans lequel ils ont été poussés.

En soi, c’est un drame qu’on en soit arrivés à devoir inventer des outils de bien-être au travail. Et cela confirme que nous avons été trop loin dans la déshumanisation. Cependant, ma position est d’accepter ce qu’il s’est passé, de prendre en compte les excès et les dérives et de faire en sorte de changer les choses pour le mieux, pour essayer tant bien que mal de rétablir un équilibre.

Evidemment, tout n’est pas bon à prendre dans le chapeau du bien-être au travail et il y a des opportunistes qui ne sont intéressés que par la tendance. Mais existe-t-il seulement un secteur qui soit parfait ? J’ai pourtant parfois l’impression que l’on « tape » plus volontiers sur celui-là. Ces critiques vont de pair avec une mouvance que certains appellent la « dictature du bonheur ». Dans le magazine Neon #67, Edgar Cabanas, co-auteur avec Eva Illouz du livre Happycratie explique que « Le capitalisme du XXIe siècle s’est emparé du bonheur et en a fait son produit-phare. (…) Il vise à nous convaincre qu’on peut s’améliorer jusqu’à la mort, à grands coups de coaching, de méditation de pleine conscience. Le bonheur n’est plus une émotion, il a été transformé en mode de vie où vous vous imposez à vous-même l’injonction de performance, et vous vous vendez comme une marque . » Je crois personnellement que les travaux d’Edgar Cabanas et Eva Illouz sont précisément opportunistes et je suis en profond désaccord avec leur théorie. Cela fera l’objet d’un prochain article. J’ai parfois l’impression que le capitalisme trouve un maximum de détracteurs pour ce qui touche particulièrement à l’épanouissement et qui est précisément nuisible au capitalisme. On a parfois l’impression aussi que les gens voient davantage de charlatans dans le secteur du bien-être que dans toutes autres professions. Comme s’il n’y avait pas de charlatans en politique, en droit, en médecine ou tout autre domaine..!

Je ne comprends à vrai dire pas pourquoi un tel procès est fait aux démarches autour du bien-être et du bonheur. Pourquoi tout rejeter en bloc ? Pourquoi ne pas y voir ce qui fonctionne ? Ce qui a vraiment eu des bénéfices auprès de milliers de personnes ? Bien sûr qu’il y a des dérives et que l’on peut comprendre le scepticisme de certains, nous sommes dans une société de l’excès donc je comprends l’utilisation de « dictature » du bonheur, ou la critique que cela ne s’adresse qu’aux privilégiés, mais nombre de ces pratiques et conseils relèvent tout simplement du bon sens. Ils ont été marketés pour correspondre à la société dans laquelle nous vivons. Cela n’en fait pas pour autant des inepties.

Et surtout, toutes les initiatives qui se sont lancées sont révélatrices d’enjeux graves. On est allés au bout du stress en entreprise, au bout du burn-out, du bore-out, du brown-out et autres expressions qui sont – malheureusement – devenues à la mode. Il est tout de même absurde que ce terme de burn-out parti du milieu médical (source) où le personnel, épuisé par des horaires terribles (en plus d’une confrontation à la maladie et la mort chaque jour) et accablé par une demande de maximisation de productivité avec la tarification des actes, soit parvenu à s’immiscer dans les métiers du service, au sein d’entreprises qui ne sauvent clairement pas des vies au quotidien (comme le rappelle bien justement David Graeber déjà cité). C’est cette tension qui nous a déséquilibrés. Une tension nerveuse parfois permanente qui a été jusqu’à mener des travailleurs au suicide, comme nous avons pu suivre dans les actualités de ces dernières années, dans des affaires malheureusement médiatiques.

Avec le bien-être au travail, on ne parle pas du tout simplement de confort, mais parfois bien de survie. Il y a différentes échelles d’outils, de pratiques. On pense bien sûr à la prévention des risques psycho-sociaux (RPS), très prise au sérieux, ou à la Qualité de Vie au Travail (QVT) inscrite dans la loi depuis 2015. Ces phénomènes impactent notre santé, mais aussi la santé des entreprises avec une hausse du nombre d’accidents au travail, un coût du stress estimé à 3 milliards d’euros en France (Source), des journées de travail perdues et un turnover plus important quand les collaborateurs sont malheureux au travail. Ceci a donc des conséquences économiques et donc à long terme sur nos vies. Le bien-être au travail n’est pas une « croyance » et l’entreprise Bloom at Work démontre très bien ses effets positifs et mesurables dans ce livre blanc par exemple.

Notre société actuelle est la championne des tensions intérieures. Je vois aussi un parallèle avec l’industrialisation alimentaire. Cela me rend dingue de me dire que l’on doit naviguer dans un supermarché en évitant le poison littéral qui nous est proposé à tous les rayons. Et on s’extasie devant une application (Yuka) – excellente initiative en soi – qui nous permet de nous y retrouver et de faire doucement bouger les choses. Se rend-t-on vraiment compte du délire auquel nous sommes arrivés ?

Le confinement, le télétravail et les salariés

Le confinement que nous avons vécu au printemps 2020 a été un tournant majeur. Le télétravail a fait accélérer d’un bond les transformations du travail qui étaient en train de voir le jour ou de doucement s’immiscer dans nos vies. Le nombre d’articles qui fleurissent sur le sujet depuis le mois de mars est assez incroyable.

Malgré toutes les complications liées à cette crise profondément bouleversante, on a pu voir une amorce de réconciliation dans les identités des salariés au travail. Les initiatives autour du bien-être au travail avaient déjà été lancées, on avait commencé à proposer des services autour de la gestion du stress, de l’activité physique, de l’alimentation, etc. mais c’est comme si soudain on avait réellement pris conscience que les collaborateurs étaient des personnes à part entière, comme si soudain on découvrait qu’ils avaient réellement une vie en dehors de leur travail : un appartement, potentiellement des conjoints, des enfants, des animaux de compagnie. Ils sont redevenus humains. Il semblerait toutefois que la révolution n’ait pas encore eu lieu pour tout le monde, au vu des échos de pression terrible mise sur certains, aux dépends de leur santé mentale (je pense à ce stagiaire dans le monde de la finance aux Etats-Unis dont les parents ont dû confisquer l’ordinateur car il était submergé d’emails au milieu de la nuit – et son employeur ne voyait pas le problème).

Globalement donc, les rapports ont changé et enfin évolué dans le bon sens.

On a assisté à des changements des rapports professionnels. Pour la première fois, on a demandé aux gens comment ils allaient, vraiment, pas juste par politesse et réflexe. La vie et la santé étaient revenues au premier plan. Le ton des échanges était plus personnel.

J’avais notamment beaucoup aimé ce post de mon ami Chris Chesebro, qui résumait bien la situation :

Aurélia Du Pasquier, fondatrice associée du cabinet de conseil Nova Vitam, spécialiste de la conciliation vie pro / perso autour des charges familiales des salariés, avait également publié un article très intéressant sur LinkedIn où elle disait : « J’aime à penser que les rapports humains, les relations professionnelles, le management, s’en trouveront changés, « après tout ça ». Il sera impossible d’ignorer la vie familiale des membres de son équipe puisqu’on aura été plongé(e) en leur cœur pendant des semaines. Il y a une forme d’attendrissement, de souplesse, de compassion qui s’installent en ce moment les uns pour les autres. C’est ténu, sous-jacent, mais bien là. On galère tous, sans école, crèche, nounou, baby-sitter, femme/homme de ménage, grands-parents ou que sais-je. Loin des siens. » Comme Aurélia, j’ose espérer que ce saut de compréhension va rester, que l’on ne va pas oublier cette réconciliation une fois les habitudes retrouvées.

Cela dit, ce n’est pas encore parce que la réconciliation est amorcée que le chemin sera sans embûches. Le télétravail peut évidemment aussi être compliqué à gérer précisément parce que les frontières sont désormais brouillées. Il faut maintenant apprendre à créer de nouvelles limites et à réévaluer les priorités.

Avec le confinement, le rapport au travail s’est trouvé changé. On a aussi entendu de nombreux échos de salariés encore davantage en quête de sens qu’auparavant. Face à tous les travailleurs « en première ligne » et au contexte angoissant, beaucoup se sont demandé si ce qui occupait leurs journées étaient vraiment utiles. La « crise du sens » a, elle aussi, fait un bond en avant, toujours dans la lignée des réflexions de David Grabaer qui sont devenues particulièrement pertinentes durant le confinement, où l’on s’est rendu plus compte que jamais que les « premiers de corvée » aux emplois absolument indispensables étaient les moins reconnus et rémunérés dans notre société. Selon une étude Welcome to the Jungle sur l’engagement des salariés pendant la crise du Covid-19 datant d’avril, « 53% des salariés français.e.s pensent à changer d’employeur suite à la crise du Covid-19 car ils ne se sentent pas forcément alignés avec la façon dont leur entreprise a géré ce moment » (chiffre cité dans leur conférence annuelle Human After All dont vous pouvez retrouver le replay ici).

Il y a en fait un rééquilibrage à faire autour de la place du travail.

La philosophe Julia de Funès explique que « le télétravail devient une activité comme une autre, au milieu des devoirs, au milieu d’autres activités. Et le travail reprend du sens, dans ce sens-là, parce qu’il n’est qu’un moyen au service de la vie. Le gros piège du travail, à l’opposé du télétravail, c’est que le travail devienne la finalité ultime de la vie. Pourquoi les gens, la plupart des salariés, préfèrent télétravailler, psychologiquement ? Parce que ça libère. (…) Mais il faut faire attention quand même car « le télescopage de sphères est très stressant. C’est très angoissant de mêler la vie personnelle, la vie professionnelle, les différentes identités… On ne peut plus faire de sa vie des étapes successives qui s’adjoignent les unes aux autres. » Source

Ainsi, il s’agit donc de définir les nouveaux paradigmes du rapport au travail, du rapport à soi, du rapport à nos identités diverses. L’entreprise n’offre plus les mêmes sécurités. L’objet du livre de Laetitia Vitaud est d’expliquer que le monde du travail est en crise car « pendant près d’un siècle, il s’est organisé autour d’un contrat par lequel l’employeur garantissait un salaire, une relative sécurité de l’emploi et un statut social au travailleur. En échange, ce dernier consentait à une certaine forme d’aliénation. C’était le monde du labeur. Aujourd’hui, cependant, ce monde se désagrège : les salaires stagnent, les parcours professionnels deviennent chaotiques et l’on s’y ennuie de plus en plus ». C’est pour cela qu’émerge le monde de « l’ouvrage » dont nous parlerons plus bas. Le contrat d’origine a donc été rompu et les priorités des jeunes (et des moins jeunes) qui entrent sur le marché du travail ne sont plus les mêmes depuis quelques années. Charles de Fréminville, que j’avais interrogé sur le blog, rappelait cette enquête dans laquelle les jeunes interrogés citaient l’importance bien-être bien au-dessus de celle du salaire. Beaucoup de critiques se sont élevées sur les nouvelles générations, Y et Z, les accusant de fainéantise, de ne pas avoir le sens du travail et de l’effort. Je ne suis pas d’accord. Je crois au contraire que ces générations – et je fais partie de la Gen Y – sont tout simplement lucides et veulent remettre, encore une fois, du bon sens dans la vie. Les initiatives des plus jeunes auxquelles nous assistons concernant l’écologie ou le féminisme méritent l’admiration. Ils ont vu le jour dans un monde en décrépitude, dont leurs aînés sont responsables, et au lieu de se résigner, ils restent optimistes voire utopistes et cherchent des solutions. Quel est le problème s’ils préfèrent trouver de l’épanouissement dans leur vie professionnelle ?

Le nouveau rôle de l’entreprise

Dans Homo Deus, Yuval Noah Harari parle justement de la poursuite du bonheur et de l’Etat : « Nous ne sommes pas ici pour servir l’Etat – c’est à lui de nous servir ». J’y vois un parallèle avec les reproches que l’on a fait aux nouvelles générations par rapport à l’entreprise. On a pu imaginer – et il y a eu des cas avérés – que les nouveaux travailleurs se disaient qu’ils apportaient leur talent à une entreprise, qu’ils étaient une opportunité pour elle, mais que l’inverse n’était pas nécessairement vrai. Je crois que cela évolue et qu’au contraire c’est un cercle vertueux (une de mes notions fétiches) qui peut se mettre en place si l’équilibre se fait : on apporte son talent à une entreprise, elle nous apporte en retour une forme d’épanouissement. On peut cependant comprendre comment on en est arrivés à cette méfiance. Laetitia Vitaud nous dit, dans Du labeur à l’ouvrage, que « (Les entreprises) doivent sans cesse investir dans leur « marque employeur » pour séduire ces travailleurs qui se comportent de plus en plus comme des consommateurs d’emplois, toujours à la recherche des meilleures opportunités ». Ce terme de « marque employeur » est intéressant, et pas anodin. Au-delà du contrat de travail rompu mentionné plus haut, des excès de stress, des déceptions, c’est la société de consommation qui est aussi responsable de cette situation. Tout serait-il donc devenu « marque » ? Les salariés sont des consommateurs devenus rompus aux méthodes et astuces du marketing. Et donc comme pour les produits qu’ils achètent, ils sont devenus soucieux de ce qui remplit leurs vies et sont devenus experts pour comparer les offres d’emploi qui leur sont proposées. Dans un monde où la publicité a vendu des rêves, des utopies, des paradis, la nouvelle génération estime qu’un travail est une composante de la vie dont la valeur doit être justifiée ainsi que le temps qui lui est accordé. Nous sommes entourés de sollicitations permanentes, le temps doit être intéressant, donc celui consacré au travail doit être d’une certaine façon justifié, d’autant plus que les contreparties originelles sont en voie d’extinction. Même si à l’échelle de notre existence, nous travaillons beaucoup moins qu’avant, comme le souligne le sociologue Jean Viard dans ce passionnant épisode du podcast Travail (en cours) et le temps libre. C’est une bonne chose car pour la sociologue Dominique Meda interrogée dans le magazine Zadig #3 , « le travail est très important, mais il n’est pas, n’a jamais été et ne devrait pas être la seule activité permettant aux humains de se définir et de faire société. Evitons de penser notre rapport au monde sous la seule forme de la mise en valeur économique et faisons de la place à d’autres activités – politiques, amicales, amoureuses, familiales, de libre développement de soi – qui sont également essentielles, génératrices de lien social et de sens, mais auxquelles on ne s’intéresse pas, notamment parce qu’elles comptent pour zéro dans le PIB. »

Cette analyse est particulièrement intéressante car ce qui semble être une des composantes les plus essentielles pour le futur du travail, c’est de traiter les salariés en adultes responsables. Réaliser qu’ils sont des personnes équivaut à réaliser qu’ils sont des adultes. Stéphane Rios nous en parlait dans cet interview au sujet de l’entreprise libérée qu’il a fondée. En considérant ses collaborateurs comme des adultes, il leur permet plus d’autonomie et de flexibilité.

C’est ce qui était soulevé dans ce post de Brigette Hyacinth, auteur à succès autour des sujets du leadership, de l’intelligence artificielle et de la transformation digitale, qui suscite encore des milliers de commentaires un an après sa publication sur LinkedIn.

C’est ce que recommande également Clara Moley, auteure des Règles du Jeu, livre dans lequel elle raconte son expérience dans un univers professionnel masculin qui lui a permis de développer des clés d’action pour les femmes afin de reprendre en main leur carrière : « Le premier conseil, ça serait de toujours traiter les membres de son équipe en adultes responsables. Je déteste l’infantilisation organisée qu’on observe dans certaines entreprises. La crise est l’occasion pour les managers de prendre conscience de cela. Les salarié.e.s sont capables d’entendre des vérités qui font mal. Ils/elles sont capables de s’entendre dire que quelque chose ne va pas. Pas besoin de raconter des histoires. Le plus important, c’est de fixer le cap, d’être un repère solide, et d’être transparent ». Source

Nous pouvons d’ailleurs revenir au parallèle avec l’accouchement et le fordisme car il a été grandement reproché au personnel médical d’infantiliser les femmes dans l’accouchement. Source On peut voir ici encore un lien entre naissance et travail.

En considérant les collaborateurs comme des personnes, comme des adultes responsables, on peut arriver à intégrer leurs valeurs personnelles dans l’entreprise et arriver à leur proposer un environnement cohérent avec qui ils sont, et ainsi réduire la tension d’identités. C’est un point de vue partagé par Anaïs Raoux, co-fondatrice de Wake up, école qui mise sur le développement personnel pour changer de carrière : “Nous vivons dans une société où tout va très vite, et où il existe peu de place pour nos qualités intrinsèques, nos personnalités, qui sont pourtant de véritables atouts pour les entreprises. Mais cela est en train de changer, l’individu en tant que tel retrouve sa place au centre de l’organisation” Source

C’est ce même mouvement qui porte le succès de Switch Collective, l’école « pour inventer le travail de demain », qui accueille chaque année de nombreuses personnes en quête de reconversion professionnelle, qui veulent donner un sens à leur carrière et, encore une fois, se sentir alignées avec qui elles sont profondément.

Les formations ont rencontré un engouement toujours aussi fort, si ce n’est plus, avec le confinement, comme le mentionnait Clara Délétraz, co-fondatrice de Switch Collective dans cet article.

Jean-Charles Samuellian-Werve, cofondateur d’Alan, qui a révolutionné le monde de l’assurance santé, a publié Healthy Business afin de montrer que l’on peut mélanger bien-être et croissance. Comme il l’exprime dans cette vidéo sur Brut : « On pense que tout le monde devrait avoir le droit de bosser dans une entreprise en qui ils ont confiance et qu’ils aiment ». Alan veut montrer la voie et semble être un excellent exemple de ce à quoi les entreprises de demain devraient ressembler.

Peut-être que dans quelques années, des personnes comme Garance Clos-Gauthier, fondatrice de la communauté de femmes hypersensibles SororCircle, pourront plus aisément trouver leur place en entreprise. Car Garance nous disait ici qu’elle était obligée de porter un masque en entreprise (différent de celui du moment !), car l’environnement était difficile à gérer pour les personnes hypersensibles. Elle a d’ailleurs demandé aux femmes de sa communauté quels choix professionnels elles avaient faits et beaucoup ont répondu qu’elles étaient devenues indépendantes ou s’étaient tournées vers les métiers du soin (sujet éminemment important pour le futur du travail comme en parle encore Laetitia Vitaud – oui, j’ai adoré son livre ! ).

Dans cet épisode du podcast Travail (en cours), Marie Semelin « s’interroge sur la place des émotions dans le monde du travail, et comment, après en avoir été totalement exclues, elles gagnent progressivement du terrain », ce qui est une bonne nouvelle. Car être considéré comme un adulte responsable sujet à des émotions diverses permet donc une forme de réconciliation entre son soi personnel et son soi professionnel.

Mais réconcilier ses identités ne signifie pas pour autant les fusionner en permanence. Il s’agit « simplement » d’être aligné.e avec qui on est et ce que l’on fait. Qui dit réconciliation ne dit pas absence de distinction. On peut bien évidemment avoir envie et besoin de distinguer ses activités personnelles et professionnelles. Je rejoins Camille Rabineau qui, dans une de ses newsletters Work & the city, parlait de l’intérêt qu’il peut y avoir à être en représentation au travail : « ‘’être en représentation » peut au contraire être une incitation à se dépasser, à se montrer sous son meilleur jour et à exprimer ses compétences et ses talents. (…) L’un des risques du télétravail est que ce « soi professionnel », un soi en représentation par essence qu’on soit sur site ou en ligne, soit invisibilisé. Un risque que le produit du travail prenne le pas sur le sujet qui le réalise, avec à la clé, une baisse de la reconnaissance, de l’intégration des télétravailleurs et de la justice organisationnelle entre ceux qui fréquenteront plus souvent le lieu de travail et les autres. ». Cette représentation peut passer aussi par le vêtement, qui permet de créer une limite entre le travail et la vie privée. C’était le sujet d’un autre des épisodes du podcast Travail (en cours) : « Cette enveloppe a une force incroyable sur notre imaginaire, à savoir qu’on on peut changer de peau et donc de rythme, d’activité, lorsqu’on retire son vêtement de travail. (…) Le fait d’avoir des tenues différentes permet à l’individu de se dire « ça y est j’ai fini ma journée sinon on ne déconnecte jamais ». (…) C’est important de scinder, de créer des paravents, des distinctions. ».

Je suis tout à fait d’accord avec la conclusion de Marie Semelin : « Le juste milieu est quelque part entre les attentes des individus et des entreprises ». Comme pour tout, c’est une question d’équilibre.

En ce qui me concerne, par exemple, je suis tout à fait alignée avec mes valeurs et mon travail, mais j’ai pour autant régulièrement besoin d’un cadre, principalement pour mes activités entrepreneuriales. Par exemple, si je dois faire une traduction, qui est un travail concret et mesurable, je peux aisément travailler de chez moi, mais si je dois être dans un processus de création et de production à partir d’une page blanche, j’ai besoin d’être dans un environnement qui correspond à ma casquette d’entrepreneure, d’indépendante. Il peut s’agir de mon bureau dans mon espace de coworking ou d’un café, il me suffit d’un cadre différent, car ces différentes activités ne demandent pas la même chose de ma part en terme d’investissement et d’état d’esprit.

Ce n’est pas parce que la vie privée et la vie professionnelle se mélangent qu’elles ne sont qu’une en permanence.

Il faut d’ailleurs faire attention à éviter cette fusion, comme le signalait Alexis Minchella, créateur de Tribu Indé, dans l’une de ses newsletters : « Je pense que nous devons faire la distinction entre ce que l’on vaut en tant que personne et la valeur de notre activité (la réponse que l’on apporte à nos clients). En tant qu’indépendant, on a tendance à ne pas faire de distinction entre les deux, tant notre activité est le prolongement de nous-même. »

D’où l’intérêt de cadres différents, de coupure, de déconnection, nécessaires pour tout travailleur, quel que que soit son statut.

Nous voyons donc que nous sommes au coeur d’une transformation, qu’il va falloir piocher dans les meilleures solutions ici et là pour arriver à un équilibre pour tous.

Des nouveaux modèles vont être testés et étudiés. Colliers, société de conseil immobilier d’entreprises, parle d’ « Hybrid Ways of Working » et développe des modèles sans doute très pertinents pour le futur du travail.

Cette façon hybride de travailler qui s’immisce(rait) enfin dans le monde du salariat s’inspire en fait du monde des indépendants, qui ont parfois précisément fait ce choix d’indépendance pour créer leur propre mode de vie. Dans les évolutions du travail, les indépendants sont en première ligne pour inspirer les futures tendances. Et ils créent peu à peu – à la sueur de leur front – un monde regroupant le meilleur des deux mondes avec, peut-être, à la clé une réconciliation et une harmonisation des pratiques dans toutes les formes de travail.

L’inspiration des indépendants dans cette dynamique

La réconciliation dans le monde des indépendants est faite. Cette volonté d’harmonie a souvent été moteur dans ce choix de vie, en plus des opportunités, de la soif de liberté (plutôt du choix de ses contraintes dans les faits), et de la flexibilité d’organisation.

Les indépendants sont comme des artisans. C’est d’ailleurs le propos central de Laetitia Vitaud et l’inspiration qu’elle juge – et moi aussi – la plus puissante pour le travail de demain : « Autonome, créatif et responsable, l’artisan maîtrise l’impact de son travail et en retire de la satisfaction. (…) Quel qu’en soit le produit fini, le travail artisanal présente un certain nombre de traits communs : l’interaction directe entre le producteur et son client (ou utilisateur), la gestion autonome du temps de travail, le choix des outils ou méthodes de production, l’originalité du produit fini, liée parfois à la personnalité même du producteur, et la conception et le suivi (donc aussi la compréhension) par l’artisan de toutes étapes de la production ». Voir le résultat de son ouvrage est clé dans l’épanouissement au travail. J’ai travaillé plusieurs années dans le monde des études marketing et, lors des focus groupes, il était souvent étonnant de voir la fascination des clients pour les consommateurs. On sentait bien que c’était un lien tangible qu’ils pouvaient avoir avec le destin de leur travail, de leurs produits. Ils pouvaient voir concrètement qui les utilisaient et pourquoi. (Les focus groupes ou réunions de consommateurs permettent aux clients, souvent issus des départements marketing des marques commanditaires de l’étude d’observer les consommateurs derrière une vitre sans tain, tandis qu’un.e animateur.trice les interroge selon un protocole défini pour le projet).

Au-delà de voir le résultat de son travail dans le cadre de sa vie professionnelle, il me semble intéressant de noter la résurgence de la tendance du DIY (dans laquelle je me retrouve totalement, étant très impliquée dans la papeterie, fabrication de cartes de voeux, calligraphie et autres joyeusetés !). En plus d’avoir besoin de retrouver des sensations manuelles hors des écrans, d’être dans le tangible, dans la matière, il est vraisemblable que l’on cherche à tirer satisfaction de la création d’un ouvrage ou d’une oeuvre si j’ose dire que l’on pourra visualiser, tandis que le résultat du travail est souvent très abstrait.

Les indépendants inspirent donc les transformations du travail dans son fonctionnement mais aussi peut-être dans le rapport plus global à la vie, puisque les liens et les équilibres sont redéfinis plus généralement. En se reconnectant à leurs émotions, comme mentionné plus haut, c’est une autre façon d’être à soi et au monde qui s’engage. Par exemple, pendant le confinement, nous avons fait des « cafés virtuels » avec d’autres freelances de la communauté Cowop (dont je reparlerai dans un prochain article avec le portrait de Grégoire Bois, son fondateur), et j’ai été frappée par la transparence de nos échanges. Nous n’avions aucun problème à aborder le sujet de notre santé mentale pendant cette période si étrange. L’une parlait de dépression, l’autre de la nécessité de parler à sa psy au téléphone chaque semaine, il n’y avait aucun tabou, aucune pression à échanger sur ces sujets. Nous nous savions portés par la bienveillance de chacun, alors que nous nous connaissions à peine. Je suis souvent étonnée et toujours ravie de voir tant de bienveillance dans les réseaux d’indépendants dont je fais partie. Le terme de bienveillance a été si galvaudé, si utilisé à tort et à travers qu’on pourrait croire qu’il a perdu de son sens, de sa charge, et de sa valeur. Alors qu’elle est essentielle et, je le vois, moteur dans les communautés d’indépendants dans lesquelles les échanges, les propositions d’entraide, les coups de pouce se multiplient avec pour seul but de s’élever les uns les autres et de s’aider à avancer. Ce mode de fonctionnement est possible car il n’y a pas de tension intérieure chez ces individus qui ont choisi leur destin professionnel et aussi (surtout ?) parce qu’il n’y a pas d’enjeux politiques comme souvent en entreprise. Il n’est jamais question de compétition, il n’y a pas d’enjeu hiérarchique, de bataille de salaire, de reconnaissance. Des problèmes peuvent évidemment survenir, mais, en tout cas dans mon expérience dans ces communautés, j’ai globalement toujours vu de la sérénité et des soucis réglés paisiblement quand ils arrivaient.

Je rejoins donc Laetitia Vitaud : « Les freelances, à bien des égards, sont à l’avant-garde de la réinvention du monde du travail. Cette réinvention ne peut que profiter à ceux qui resteront salariés, c’est-à-dire la majorité des travailleurs. Lorsque les entreprises auront appris à collaborer avec cette avant-garde, elles sauront en effet offrir aux salariés les meilleures conditions pour un travail autonome. » Je pense qu’on peut ainsi légitimement espérer une harmonisation du monde du travail en général. Du moins pour les métiers du tertiaire qui représentent plus de 75% du marché du travail. Source Insee

(Il faut noter que les indépendants sont une inspiration, mais qu’ils manquent encore cruellement de protection, particulièrement en face d’une position salariée. Etre indépendant aujourd’hui est encore beaucoup associé à une prise de risques. Heureusement, des initiatives se montent comme le néo-syndicat indépendants.co ou la mutuelle WeMind, d’abord pensée pour les indépendants. Ces deux initiatives sont d’ailleurs portées par la même personne : Hind Elidrissi, qui se bat sans relâche pour que les indépendants puissent être protégés, en particulier pendant la crise du Covid-19.)

Il me semble, sans vouloir être naïve, que tous ces éléments-clés sont finalement liés à une forme de bon sens mis de côté depuis trop longtemps : être considéré.e comme une personne à part entière, sujette à diverses émotions ; prendre en compte le fait que l’on a chacun ses responsabilités et une vie en dehors de son travail ; vouloir être épanoui.e au sein de l’activité qui occupe la majorité de ses journées ; considérer la relation avec l’entreprise comme un échange ; essayer de trouver une activité professionnelle qui permette à chacun.e de se sentir aligné.e avec ses convictions profondes ; trouver un moyen de voir les résultats concrets de son travail pour lui donner davantage de sens et une direction ; se réconcilier avec ses différentes identités en gardant toutefois des limites pour conserver un équilibre de vie.

Tous ces éléments sont présents dans le modèle d’entreprise « Opale » développé par Frédéric Laloux, dans Reinventing Organizations, devenu best-seller et référence depuis sa publication dans l’exploration des évolutions du management. Dans ce modèle, les collaborateurs sont effectivement considérés dans leur globalité, dépassant la configuration dans laquelle les entreprises n’encouragent plus à « ne montrer qu’un moi « professionnel » tronqué ». Aussi, « l’absence de manager libère l’espace pour des hiérarchies naturelles, spontanées et fluides de reconnaissance, d’influence ou de compétence. » Il s’agit de « permettre à chacun d’être pleinement lui-même, dans toute sa force et toute sa santé. »

C’est ce modèle qui doit guider le futur des entreprises. Et il est cohérent avec le reste des évolutions dans notre rapport global au monde.

La médecine complémentaire, la spiritualité, l’écologie : plusieurs façons de se replacer dans le monde

En parallèle de tous ces changements dans le monde du travail, on observe depuis quelque temps déjà un changement dans le rapport à la médecine, au corps, aux pouvoirs naturels, et à la spiritualité. J’ai assisté à la montée de ces tendances en première ligne, ayant dû me tourner vers des pratiques non conventionnelles (au sens occidental du terme) pour me soigner et comprendre les signaux envoyés par mon corps.

Aussi, depuis de nombreuses années, je me rends à beaucoup d’événements sur le bonheur au travail et le bien-être (au travail ou en général). A chaque fois, je suis surprise par le nombre de femmes qui sont présentes. Comme si ces questions n’étaient que féminines. Comme si elles n’étaient pas assez « graves » ou « viriles » selon les codes bien ancrés du patriarcat (nuisibles à tous les sexes) pour que les hommes s’y intéressent réellement aussi. Heureusement, cela évolue. Et même, le sujet est devenu « sérieux ». Si au départ j’étais sceptique de voir (quasi) uniquement des femmes s’emparer de ces sujets, j’y vois maintenant l’acceptation d’un héritage. Celui des femmes que l’on a mises de côté au profit du savoir médical masculin dont il était question au début de ce texte. On parle énormément depuis quelque temps de la figure de la sorcière. J’y reviendrai dans un prochain article plus en détail, mais je peux déjà dire que, là encore, cette figure incarne à mon sens plusieurs faces d’une même pièce : tout comme le féminisme se fait de plus en plus entendre, on se tourne vers le sujet du bien-être, de la santé naturelle, et l’écologie. On va de plus en plus vers le soin, vers l’attention, vers ce qui nous rend plus humains. Ceci est devenu particulièrement important en raison de la diffusion du savoir sur Internet. Laetitia Vitaud aborde également ce sujet dans Du labeur à l’ouvrage : « Internet a démocratisé le savoir, rendant le soin, et tout particulièrement le rapport humain noué avec un soignant, d’autant plus important. Plus le savoir est accessible, plus il est important pour les patients d’établir des liens de confiance avec des professionnels pour prendre les décisions médicales qui les concernent. (…) Le savoir des médecins n’a jamais été aussi accessible. (…) La frontière entre le savoir et le soin doit être éliminée. A bien des égards, les infirmières incarnent le futur de la médecine : ce qu’elles produisent ne peut pas être trouvé sur internet. ».

C’est ainsi que les médecines complémentaires deviennent de plus en plus sollicitées. Je tiens à utiliser le mot « complémentaires » car les avancées médicales et scientifiques sont extraordinaires et il ne s’agit pas un seul instant de les renier. Il s’agit au contraire de trouver une harmonie entre ce qui a été poussé à l’excès et des méthodes plus naturelles, plus instinctives, et d’y trouver la meilleure combinaison possible pour avancer.

La médecine complémentaire, dans laquelle on retrouve des pratiques comme la naturopathie, l’acupuncture, la réflexologie, la médecine traditionnelle chinoise dans son ensemble, ou encore la kinésiologie, propose de considérer l’individu dans son ensemble. Elle ne sépare pas le corps et l’esprit, elle s’intéresse à l’énergie vitale en nous, que l’on appelle Chi, Qi, ou… Prana. Mon entreprise, à tous les sens du terme, a pour but de régénérer cette énergie. Il est vraisemblable que nous ne pourrons continuer à avancer qu’en ayant une vision globale, holistique de nous-mêmes et du monde.

On voit cette recherche d’équilibre global dans le développement de plus en plus grand des pratiques sportives et méditatives, qui se retrouvent parfois ensemble dans des pratiques comme le yoga, devenu très populaire ces dernières années. Je ne parle pas seulement du yoga dont on voit les plus belles postures sur Instagram, mais aussi du Yin Yoga par exemple, une pratique très douce, destinée à équilibrer le corps en travaillant sur les fascias et les méridiens de la médecine chinoise. J’ai vu cette montée en puissance en première ligne, en voyant les salles se remplir de plus en plus, y compris par des hommes, dans mes cours. On a dépassé des envies purement esthétiques, on est allés vers une nécessaire reconnexion à soi, à son corps, à son intériorité, pour pouvoir vivre plus en harmonie avec soi-même et avec les autres. Je souhaite insister sur ce dernier point. On voit souvent des critiques sur cette « industrie du bien-être » qui pointent du doigt une forme d’égocentrisme. Il me semble au contraire que cette recherche est bénéfique autant pour soi et la communauté. Ariana Huffington souligne ce point dans Thrive, la générosité fait partie des pilliers de l’équilibre. Je parle souvent autour de moi de la métaphore du masque à oxygène en avion : on doit d’abord le mettre sur soi avant d’aider une autre personne à placer le sien. Toutes ces pratiques nous aident à prendre notre oxygène, puis à soutenir ceux qui nous entourent.

Souvent la médecine occidentale se contente d’essayer de traiter les symptômes visibles, mais ne remonte pas à la source, ne voit les éléments que de manière distincte, au lieu de considérer le corps comme un ensemble dont les parties jouent ensemble. Je ne blâme pas les médecins, c’est ce qu’on leur appris. De plus, ils manquent cruellement de temps et de moyens. Ils ne peuvent ainsi pas endosser le rôle des chercheur ou d’explorateur dont on aurait souvent besoin. Martin Winckler en parle notamment dans cet article. C’est pour cela aussi que la médecine complémentaire trouve des adeptes : le praticien prend son temps et offre une réelle écoute que la médecine allopathique ne peut fournir dans les conditions actuelles de son exercice.

Ainsi, dans la médecine, l’avenir se situe pour moi dans des initiatives telles que celles de Parsley Health, aux Etats-Unis, qui propose une approche globale, prenant en compte l’ensemble des symptômes et du mode de vie des patients pour remonter aux origines des troubles responsables de maladies chroniques et trouver des solutions durables. Le modèle est pour lors sans doute trop élitiste et financièrement inaccessible à de trop nombreuses personnes, mais il a le mérite d’exister.

Ce qui se joue à l’échelle de la planète avec les enjeux écologiques fait partie de cette même dynamique. En nous reconnectant à la nature, nous prenons la mesure de notre place dans le monde, nous nous voyons enfin comme faisant partie de la planète (qui, soit dit en passant nous survivra tout à fait, ce n’est pas elle que l’on a besoin de sauver, seulement l’humanité). Après être allés au bout des excès, du stress, du burnout, de la malbouffe, de la chimie, de la connexion permanente, de la violence, peut-être peut-on espérer l’avènement de l’équilibre. Nous sommes actuellement dans une phase de transition, tout explose et tout est parfois excessif. On le voit dans le féminisme, dans l’écologie, dans la politique, même dans la pandémie. On pourrait parfois penser que c’est le chant du cygne de l’humanité, que tout explose car tout va sombrer. Cependant, si j’ai parfois la tentation de la collapsologie et que je souffre parfois de solastalgie, je reste optimiste et j’ose imaginer que ces explosions sont les prémices d’un équilibre à venir. Que nous allons conserver ce que la modernité a de meilleur, tout en opérant un retour aux sources, aux traditions ancestrales, à la médecine naturelle, à nos instincts d’humains.

On voit fleurir partout en ce moment des nouvelles formes de spiritualité, différentes façons de penser et de s’ouvrir au monde. Les religions classiques ne nous apportent finalement que peu d’apaisement, alors on explore ce qui pourrait nous aider dans nos cheminements, dans nos explorations existentielles. Toutes les mouvements actuels de fond sont – à mon sens – tous connectés par cette même envie et ce même besoin de réconciliation. Que ce soit du côté de la médecine, des nouvelles formes de travail (l’essor du coworking montre bien une envie et une nécessité de se retrouver), de la spiritualité – des réponses que certain.e.s vont même parfois trouver dans l’astrologie qui souligne notre besoin de nous sentir faire partie d’un tout, celui de l’Univers – ou des mouvements profondément nécessaires comme ceux du féminisme et de la lutte contre le racisme ; dans tous les cas, il s’agit d’envisager le monde comme un tout dont nous faisons partie et de nous réconcilier avec nous-mêmes et avec les autres.

Le mot « holistique » est devenu à la mode. J’aime cette tendance de fond qui émerge. Je crois profondément que c’est en ayant une vision holistique de soi et du monde que l’on parviendra à avancer. Il y a encore beaucoup de choses à construire. Notre société actuelle ne sait faire qu’avec la surabondance donc – nécessairement – nous assistons à un déluge et un excès de suggestions pour renouer avec nos forces intérieures. Le tout est de trouver l’équilibre, l’harmonie, la mesure.

Le monde que l’on peut espérer pour demain et comment je souhaite apporter ma pierre à l’édifice

Nous assistons aujourd’hui à l’accélération des transformations qui étaient en cours avant la pandémie. Frédéric Laloux le disait déjà en 2016 : « Nous sommes dans une période de transition entre un vieux monde qui s’effondre et un nouveau qui n’a pas encore pris forme ». La crise que nous traversons nous plonge un peu plus dans l’effondrement. Elle pointe aussi plus que jamais nos besoins profonds de changement.

Dans Reinventing Organizations, on voit de nombreux parallèles avec le fonctionnement du vivant dans sa globalité, de la nature, des organismes qui nous entourent et dont nous sommes faits. La reconnexion à la nature se fait donc et doit se faire à tous les niveaux, y compris dans le fonctionnement de l’entreprise et dans nos fonctionnements intérieurs. C’est ce qui a été amorcé depuis quelques années avec toutes les évolutions que nous avons évoqués au cours de cet article. Les entreprises sans organisation hiérarchique fonctionnent car « elles ont su appliquer à l’environnement professionnel les principes des systèmes complexes naturels » et c’est ce qui est au coeur du futur de l’entreprise, du futur de nos interactions globales, de notre rapport au monde, aux autres, et à soi : retrouver des principes naturels, d’humanité. Réparer ce qui a été abîmé. Le modèle Opale de l’entreprise correspond à cette réconciliation tant attendue et c’est ce vers quoi nous devons tendre pour nous sauver.

Il s’agit aussi encore une fois de prendre ce qu’il y a de mieux dans la nature et dans le progrès. La nature est aussi capable de provoquer des tempêtes et des tsunamis, l’ordre naturel n’est pas toujours le graal. Le tout est, comme toujours, de trouver le meilleur équilibre.

Dans ma vision holistique du futur, on se réconcilie avec ses propres identités, ce qui signifie que l’on peut porter ses valeurs dans tous les domaines, réconcilier son soi personnel et son soi professionnel, et on s’inclut comme élément d’un tout qui est le monde dans sa globalité. Chaque pan de notre vie doit être réconcilié, à travers les tendances complémentaires mentionnées.

Mon expérience d’indépendante et mon parcours dans la recherche d’équilibre m’ont donné cette vision holistique nécessaire et je souhaite la mettre à contribution. Ce que je souhaite faire avec mon entreprise, avec New Prana, c’est trouver les moyens pour impliquer les salariés à une échelle plus globale, pour retrouver, redonner du sens à ce qu’ils font. Les accompagner individuellement aussi pour les aider à s’épanouir. Accompagner les dirigeants à adopter de nouveaux modèles, à aller dans les directions qui leur paraissent les plus saines, et s’adapter au monde qui change, afin qu’eux-mêmes et leurs collaborateurs puissent se réconcilier avec leurs identités et porter leur entreprise vers le succès. 

Pour en savoir plus sur ce que propose New Prana, vous pouvez consulter la page Missions ou me contacter directement !

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